samedi 18 janvier 2020

NEOM - chapitre 16



On l’installa dans une pièce sombre située au quatrième sous-sol de Mantra. Il s’assit au poste de travail, cliqua sur l’icône et vit pour la première fois à quoi ressemblait cet écrivain dont il avait dévoré passionnément tous les merveilleux romans d’anticipation.

Strogler, c’était aussi important, aussi immense qu’Herbert, Dick ou Asimov. Un des plus grands. Sans doute celui qui l’avait fait le plus voyager intérieurement, et ce depuis qu’il avait découvert ses premières nouvelles, qu’il avait lues à l’âge de dix-sept ans. Quand, il s’en souvenait, il était plongé dans son univers, tout, autour, disparaissait, et le monde étriqué qui était le sien devenait un champ démesurément étendu.

Il fit un agrandissement. L’homme était en sa demeure, un appartement où le bois était le matériau le plus visible, un appartement bien sur car à Néom les maisons individuelles étaient proscrites. Seulement l’effort de décoration effectué faisait que l’intérieur ressemblait à celui d’un chalet de montagne où trônait une gigantesque bibliothèque.

Assis à son bureau, l’écrivain sirotait ce qui ressemblait à un bourbon on-the-Rocks, le regard songeur. Julian, la technologie à sa portée le lui permettait, zooma au plus près du visage. Une barbe blanche bien taillée, des cheveux en arrière couleur brun, avec des reflets blonds de ci de là, un regard bleuté, et une mine paisible.

Un sage, se dit-il.

Il demeura ainsi une heure à le scruter, immobile, suspendu dans ses pensées. Et revécut par flashes certains passages de certains de ses meilleurs romans. C’était la première fois qu’il était directement confronté à l’image d’un auteur, d’un grand, qui plus est. Avec une mission proprement ahurissante.

Pourvu que …, songea t-il, pourvu que !

Julian le savait, la surveillance durait jusqu’à vendredi minuit, à minuit pile la sentence devenait règlementairement inapplicable, les soupçons aussitôt s’évanouiraient, et le couperet tout autant.

Plus que trente cinq heures …

Il s’assoupit presque, commanda un café serré, avala également de l’eau. Il était, il s’en rendit compte, comme isolé avec un de ses héros à l’insu de ce dernier, et pouvait ainsi gouter à chaque fraction de seconde. Il zooma plusieurs fois sur la bibliothèque et parvint à distinguer quelques titres d’ouvrages de la multitude. Ceux-là, il les avait presque tous lus.

Julian était perdu dans ses rêveries quand soudain, après une heure et demie de plus, une porte, sur l’écran, s’ouvrit et laissa entrer un jeune homme.

« Bonsoir Papa.
-       Bonsoir Timothy. Entre mon garçon. Que puis-je faire pour toi ?
-       Je … ».

Julian observa cet adolescent sur la réserve, qui ressemblait assez à celui qu’il était autrefois, qui devait avoir dans les seize ans, s’approcher à pas lents de son père puis s’asseoir dans le canapé faisant face au bureau.

« Papa je n’arrête pas de me poser des questions ces temps-ci !
-       Des questions sans réponses ?
-       Oui.
-       Et cela t’inquiète ?
-       Cela parfois m’empêche de dormir !
-       Tu es impatient, c’est le propre du jeune âge. Mais c’est bien.
-       Quoi papa ?
-       Se poser à soi des questions. C’est mieux qu’attendre d’autrui les réponses.
-       C’est que … Quand j’en parle autour de moi mes camarades …
-       Te traitent de fou !
-       Y’a de ca.
-       Laisse dire ! Sur quoi portent ces questions ?
-       Sur … sur le sens de ma vie.
-       Ah !
-       Ca … Ca te paraît normal de … ?
-       Normal … Je hais ce mot. Normal ca veut dire norme et norme ca veut dire mort. Donc NON et heureusement ce n’est pas normal. Plutôt superbement déraisonnable.
-       Et c’est bien pour toi ?
-       La déraison ? Formidable ! Regarde ton vieux père, tu le trouves raisonnable peut être ?
-       Tu es écrivain, papa, tu as du génie. Moi je suis plus banal.
-       Qu’en sais-tu ?
-       Je le sais !
-       A ton âge j’étais comme toi. Sur la réserve. Sur de rien. Et bêtement persuadé que j’aurais une vie banale.
-       C’est vrai ?
-       J’étais un vrai cas social, fils. Les professeurs promettaient à mes parents les galères, tout ça parce que je refusais de m’intéresser à certaines matières et me passionnais pour d’autres, où mes notes étaient excellentes.
-       Ils me tannent les profs avec cette histoire de métier. J’en sais rien moi et je m’en fiche !
-       Tu as bien raison, tu ressembles à ton vieux père. T’as pas l’âge pour répondre à ce genre de questions absurdes.
-       Oui mais je leur dis quoi en attendant, depuis le temps que je les repousse ? De mois en mois ca commence à être de plus en plus dur.
-       Tu vois quoi, toi ?
-       Ben … Pas grand chose !
-       Tu veux dire – pas grand chose que tu puisses obtenir.
-       Voilà
-       Et qu’est ce que tu ne peux pas obtenir bonhomme ?
-       Ben … ce qui m’intéresse.
-       C’est-à-dire ?
-       L’archéologie.
-       Et pourquoi donc tu ne pourrais pas ?
-       Je ne suis pas bon en maths.
-       Pour l’instant !
-       Je suis nul papa, tu le sais !
-       Tu t’es convaincu que tu l’étais et tes profs ont fait le reste. Déconstruisons tout ça tous les deux tu veux.
-       Tu … Tu veux dire quoi ?
-       Eh bien que j’ai du temps pour faire de toi en trois petits mois un bon en maths, chéri !
-       Tu … Tu ferais ça pour moi ?
-       Tu connaitrais un père digne de ce nom qui refuserait d’aider son fils à atteindre ses rêves ?
-       Ben … Je ne sais pas ! Les pères de mes potes, c’est tous …
-       Des cons oui, je sais ! fit Strogler en éclatant de rire. Mais coco, toi et moi on ne mange pas de ce pain-là, hein, pas vrai ? ».

L’adolescent s’approcha de son père et hésita.

« Allez viens taper la bise Timothy ! A moi aussi ca fait plaisir.
-       Putain, papa !
-       T’en as parlé à ta mère ?
-       Bah tu la connais …
-       Elle s’en fout !
-       Voilà !
-       Lui en veut pas. Ici pour elle c’est très déstabilisant.
-       Pas pour toi ?
-       Oh tu sais, cette cité merdique moi j’en avais fait un portrait à peu près équivalent il y a vingt ans de cela dans un de mes bouquins. Alors être transporté dans une de mes intrigues, comment te dire, c’est plutôt cocasse.
-       Tu trouves ca merdique, Néom ?
-       Plus que ça !
-       Chuis pas loin de penser pareil. En fait ça pue le toc. Et puis tous ces gens …
-       C’est plus des gens, fils, c’est des clones. Ils n’ont plus rien d’humain.
-       Pour ça, tu sors si peu !
-       T’imagines, ils me reconnaissent quand je suis dehors, et ces cons rêvent que d’une chose, se faire tirer le portrait à mes cotés et se faire mousser sur mon dos. Bande d’andouilles, ouvrent même pas un livre ! A part leurs séries et leurs films pour débiles mentaux … Bref …
-       Plus tard quand je serai grand je me barrerai d’ici, papa.
-       Tout le bien que je te souhaite !
-       Tu … Tu viendrais avec moi ?
-       Les médecins, ces chacals, me donnent deux ans maximum.
-       Qu’est-ce qu’ils en savent ?
-       Je ne serais pas surpris qu’ils m’aient empoisonné ces vendus !
-       Pourquoi te faire ça ?
-       Ils obéissent aux ordres !
-       C’est quoi l’intérêt de te faire mourir ?
-       Mon refus de collaborer dérange en haut lieu. Ce gouverneur de pacotille voudrait que j’aille lui lécher un peu plus souvent les babouches, et je fais le service minimum. Ce gars est un chien, crois-moi, il a un égo de malade et la cervelle totalement ravagée par tous les trucs qu’il s’injecte depuis des lustres. Autant te dire que de ce genre de personnage, le pire est souvent la solution choisie. Mais tu sais au fond, je m’en fous à présent. Je laisse derrière mois près de cinquante romans, dont une dizaine à mon sens me survivra. L’homme qui te parle a plus une goutte de jus, comme auteur je suis posthume. Alors …
-       Ben et moi … ?
-       Dans deux ans tu seras majeur. Je t’accompagne encore deux ans, fils, je te transmets tout, le maximum, je t’aide à devenir un homme, un vrai. Tu es la chair de ma chair, mon seul et unique enfant, un garçon qui plus est, j’en avais toujours rêvé. Et tu es déjà à ton âge quelqu’un de tout-à-fait hors du commun.
-       Tu … tu crois ?
-       J’en ai la conviction, oui !
-       Eh ben ! »

L’adolescent fondit dans les bras de son père, qui l’enlaça.

« Ca fait vachement plaisir ce que tu me dis, papa.
-       J’espère bien ! Bonhomme, écoute-moi. Si quelqu’un te dit sur toi des choses qui te font te sentir mal, pense à ce que je viens de te dire d’accord. Pense-y très fort.
-       Promis !
-       Ces merdeux t’auront pas, tu piges ?
-       M’auront pas !
-       Jamais ! Tu fais le mec qui contracte ses abdos mais au-dedans t’as rien ressenti. Rien de rien !
-       Rien de rien, ouais !
-       Sont prêts à tout pour faire de toi un des leurs, un mouton, un esclave. Un jeune con prêt à donner sa vie pour une grosse boite de merde contre un salaire à la con. Intérieurement tu penses à ton père et tu les envoies tous chier !
-       Ouais, tous je les envoie chier !
-       Bien parlé.
-       Putain, on n’arrête pas de dire des gros mots.
-       Bah c’est tant mieux. T’es pas d’accord ?
-       Tu m’avais juste pas habitué
-       Faut un début à tout.
-       Marrant ! ».

Le père éclata d’un rire franc et avala la fin de son verre.

« On s’en sert un ?
-       Ben … Ca brule mais …
-       Mais quoi ?
-       Ben OUAIS bordel de merde ! ».

Julian s’essuya les yeux. Le père et son fils, rieurs, trinquaient.

Puis Strogler ouvrit une Bible, et lut à haute voix un passage de la Genèse, le commencement, tout au début.

Timothy sur l’écran, et Julian derrière, l’un puis l’autre laissèrent couler quelques larmes.

Puis le fils embrassa son père et partit se coucher, laissant le vieil homme seul. Lequel, après quelques minutes, s’allongea lumières éteintes sur le canapé, recouvert par une couverture.

Puis s’endormit.



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