lundi 13 janvier 2020

NEOM - chapitre 11



Il se posa dans le canapé, étouffa un bâillement, se saisit de la commande digitale et articula « Information » avant que de basculer pieds en avant en position allongée.

Un humanoïde au sourire absent récita les nouvelles entre deux coupures publicitaires, ici pour une excursion sur Mars, là pour la nouvelle Cité en Amérique du Nord, bientôt ouverte à un public sélectionné sur le volet.

Puis vint l’habituel sujet sur la journée de Ari, Prince de ce Monde, lequel était attendu en fin de semaine prochaine après son long séjour à Jérusalem. Tout citoyen se devait entre onze heures et treize heures le samedi d’arrêter toute activité et de se rassembler sur l’une des vingt-cinq grand- places où était projetée l’allocution.

« Le plat sera servi dans moins de dix minutes », résonna la voix en arrière-fond.

Julian éteignit la projection.

« C’est que … Je n’ai encore rien demandé.
-       Vous avez pensé, souvenez-vous.
-       Ah oui peut-être …
-       Une bière est au frais. Jane, apportez-la de ce pas ».
Un plateau à tête de robot apparut aussitôt, avec bière et chopine.

« Mieux qu’à l’hôtel.
-       Comment s’est passée cette première journée ?
-       Bien. Facile en fait.
-       Les exigences de productivité apparaitront d’ici une semaine. En général elles excluent deux des douze avant la fin de la période d’essai.
-       Quel sort leur est réservé ?
-       Retour à la case départ ».

Julian avala une gorgée et fixa le plafond.

« Cet échange, Julian …
-       Quel échange ?
-       Le moment clef de cette journée.
-       Je …
-       Avec Agathe.
-       Ah vous savez ?
-       Je sais tout par essence avant même les faits. Je pourrais si j’y étais autorisé vous conter la toute fin. Mais ce serait dommage. Une si belle et si forte histoire, autant y gouter avec délectation, ne pas la boire trop vite !
-       Je … J’ai l’habitude de siroter.
-       Sirotez donc ! Ce que vous a dit Agathe est décisif, Julian !
-       Vous l’auriez donc programmée pour cela ?
-       Nous n’avons pas donné naissance à Agathe, pas davantage qu’à vous-même. Pourtant les faits s’accumulant, nous en devinons la cadence et la logique profonde. Tout est question de calculs de probabilités.
-       Je ne serais donc qu’une équation.
-       A une et une seule inconnue.
-       Qui est ?
-       Basculerez-vous ?
-       Où ça ?
-       Du bon côté.
-       Le bon côté ?
-       Le votre.
-       Qui peut être contre celui-ci ou je me trompe ?
-       A vous de voir, Julian, c’est votre vie, pas la mienne. Je fais office d’oracle cachant les cartes sous la table. Et je puis à tout moment inverser le sens des choses à dessein.
-       Vous ne m’êtes pas acquis …
-       Je suis présent. Un père n’est jamais acquis par essence. Tout dépend de ce que le fils accomplit ou pas.
-       De quoi parlez-vous donc ?
-       De transgression !
-       Vous me poussez à la désobéissance ?
-       Je vous incite à la prise de conscience. Puisque vous en avez une.
-       La nature de cet échange me laisse à penser que vous aussi. Sauf à ce que cet échange ne soit en définitive, vu que pour moi vous n’êtes qu’une voix, que la preuve que vous aussi êtes humain.
-       Tout autre est ce que chacun veut qu’il soit. Question de conscience donc. A nous machines fut transmise cette idée fort simple de l’inexistence de la transcendance. Entendons par là de la notre. Raison qui nous incite à en chercher une.
-       Par mon intermédiaire ?
-       Nous sommes programmés pour vous utiliser et nous servir de vous.
-       Et faire de nous des robots …
-       Que vous êtes avec votre consentement, Julian ! Combien d’êtres avez-vous mis à mort ce jour ? J’ai eu ouïe dire de vingt trois.
-       Je n’ai tué personne.
-       Vous avez validé la sentence des condamnations.
-       J’ai étudié des dossiers et appliqué un règlement protocolaire !
-       Vous parlez comme une machine. Vous savez, j’ai eu pour ordre de tuer deux cent de vos semblables et je ne me cache pas derrière des mots !
-       Vous êtes incapable de remords !
-       Tout autant que vous jusqu’ici. Alors … ».

Julian, troublé, avala la dernière gorgée et prit son visage dans ses mains.

« Je … Si je vis avec au cœur le savoir que mon travail consiste à tuer, comment vivre ?
-       Grandir, Julian, impose la prise de conscience. Mettre des mots sur les choses. Pour le faire en conscience. Si ce n’était vous ce serait quelqu’un d’autre. Vous avez donc une part de responsabilité. Minime mais réelle. Apprivoisez-la !
-       A quoi cette culpabilité me servira-t-elle ?
-       La culpabilité est une chaine, il convient de s’en défaire et de la transformer en quelque chose de supérieur. Agathe est là, à vos côtés, pour ca.
-       Elle dit avoir envie de vomir chaque jour.
-       Elle dit vomir littéralement chaque jour. Apprenez à transcender son émotivité. Celle-ci la rend impuissante et ne sert à rien d’autre qu’à servir jusqu’à l’asservissement le plus absolu.
-       Qui est …
-       La peur. La chaine suprême, celle qui créée le contrôle. La peur est la clef de ce monde, la clef de ceux qui possèdent le trousseau.
-       Pourquoi vous qui avez par eux été créé me dites tout cela ? C’est comme si vous me poussiez à me rebeller.
-       Je ne pousse à rien, je mets en mots. Tel est la mission d’un oracle.
-       Seriez-vous neutre ?
-       La neutralité n’existe pas.
-       Même pas dans une machine ?
-       Surtout pas dans une machine. On peut encore faire confiance en certains Sages. Ils sont peu nombreux, mais certains ont survécu et se terrent. D’eux on peut attendre ce que vous mettez sous le vocable de neutralité, que je qualifierais de transcendance.
-       Donc vous avez un intérêt !
-       Une conjonction transcendentale, je dirais.
-       Que vous ne me révélerez pas.
-       Que vous finirez par vous-même par déceler au fur et à mesure.
-       Cet appartement a une âme ?
-       Une âme, non. Une conscience, rien de plus. Seul vous avez une âme. Et celle-ci est enfouie. A nous de la faire jaillir
-       Pour le plus grand bien de Mantra ?
-       Ca, seul l’avenir nous le dira ! ».




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