mardi 14 janvier 2020

NEOM - chapitre 12



La première semaine fila à toute allure, et Julian se retrouva avec Agathe ainsi que tous leurs collègues conviés le samedi soir à compter de minuit – conviés étant un terme quelque peu poli pour désigner une distraction obligatoire – au club huppé Bouddha, à quelques vingt minutes de leurs domiciles, au milieu du quartier des Rois du désert.

La richissime famille, investisseur de la Cité et à ce titre en charge de son bon fonctionnement, avait ici dépêché un Board composé de dix Troisième Génération, équivalents de ministres. Gouverneur de l’immense province dont Néom était la capitale, le Prince Ali Souad avait ici établi ses quartiers et fait construire un gigantesque Palais de Glace que peu étaient autorisés à pénétrer, sinon les quelques trois mille employés, deux mille humains contre un millier d’humanoïdes. La rumeur laissait parfois poindre que des évènements au parfum de scandale avaient lieu chaque samedi soir dans les murs protégés du Palais du Gouverneur, qu’aucun fait tangible et prouvé ne venait jamais étayer. Invisible sinon sur papier glacé et dans de rares interviews retransmises sur tous les supports numériques existants, y compris lors de projections sur les Grand-Place, le suzerain régnait en silence, se faisait rare et se mettait peu en scène, sinon pour tresser les louanges du seul supérieur qu’on lui connaissait, King Ari.

Les douze salariés de Mantra pénètrent en file indienne dans l’immense discothèque casino, pouvant contenir jusqu’à cinq mille convives, où ils furent accueillis par un Première Génération nommé Gustav qui leur était dévoué.

« Danser, jouer à tous les jeux virtuels ou de hasard, trouver des partenaires, participer à des ébats de groupe dans des alcôves privées, rejoindre une battue lors d’un safari avec des cibles humaines, chanter devant un auditoire et un jury … Mille distractions ici sont concentrées qui vont vous permettre de traverser la nuit comme si vous en aviez vécu Mille et Une. Telle est la spécificité de Bouddha, une création de notre bien aimé Gouverneur, exclusivement financée sur fonds personnels. Vous trouvez également des artistes performeurs que notre Mécène Tant Adoré a choisis. Lesquels repoussent les frontières du possible et font de leurs instants de vie un Art Majeur. Jusqu’au sacrifice pour certains, puisque chaque samedi, l’un met en scène son propre suicide. Au nom de l’Art … ».

Celui de leur collègue qui se prénommait Augustin se retourna vers Julian et Agathe tous sourires.

« La chasse à l’homme moi ca me branche à fond. Ca vous dit de participer ?
-       Toi t’es un grand malade, le coupa Agathe. Va faire tes saloperies sans nous, on mange pas de ce pain là.
-       Pff, bande de culs bénis, s’exclama-t-il en s’éloignant d’eux.
-       Celui-là au premier regard j’ai senti la petite pute, murmura Agathe. Tu vois, on débarque dans un lieu ou toute morale est bannie, et t’en as qui direct se sentent à la maison.
-       J’avoue que je ne me sens pas trop à l’aise.
-       Joue le jeu ! Après tout d’après ce que j’ai compris tout n’est pas malsain. Danser ca te dit ?
-       Je vois que ca ».

Agathe s’approcha de Gustav.

« Elle est ou la discothèque ?
-       Laquelle, mademoiselle, il y en a dix ? Vous avez une préférence ?
-       Du son qui fait planer, intervint Julian. Enfin, si ca te va ?
-       Nickel.
-       Les écrans tactiles que vous voyez tous les dix mètres indiquent le plan. Introduisez vos matricules, et entrez DUMB. Une voix vous conduira depuis votre APel 7.0.
-       Parfait !
-       Sur place vous trouverez tous les cocktails légaux. Une pilule toutes les quatre heures, pas davantage. Je vous ferai signe par contact vocal à compter de 5h45, rendez-vous ici à 6 heures sans faute.
-       Faute de quoi ?, fit Agathe, mutine.
-       Ca sera versé à votre dossier. Mais je sais que …
-       Ne vous inquiétez pas c’était pour rire », conclut Agathe en entrainant Julian dans l’immense couloir.

Ils s’approchèrent d’un écran tactile et exécutèrent la procédure.

« Comme ça ils savent ce qu’on fait, où on est, ce qu’on gobe à la seconde près.
-       Qu’est-ce qu’on en a à faire ?
-       De ne plus avoir la moindre parcelle d’intimité ?
-       Oh l’intimité !
-       Ça te dérange pas, vraiment ?
-       Je fais avec !
-       Ok ! ».

Ils reprirent leur marche, quittèrent le couloir pour un ascenseur biplace qui les conduisit sous terre, et à peine sortis furent pénétrés par les résonnances des basses.

« Ca a l’air pas mal, fit Julian.
-       T’as envie de te lâcher toute la nuit ?
-       Ca me ferait du bien, ouais
-       Pareil ! Dis, je peux te demander un truc ?
-       Vas-y !
-       On peut se quitter pour flirter de-ci de-là mais on ne se lâche pas.
-       D’accord. T’as envie de … ?
-       Oui.
-       Pareil.
-       On a qu’à s’accorder des petites demi-heures de ci de là.
-       Ok. Du moment qu’on change à chaque coup de partenaire !
-       Toi, t’as pas envie de t’attacher.
-       C’est pas moi c’est eux.
-       Eux quoi ?
-       Ils me collent. Ils veulent que je leur appartienne. Je supporte pas.
-       Toi, t’as pas fini ta croissance ! Bah écoute, supermarché ouvert, alors servons-nous ! ».

Un immense humanoïde de plus de deux mètres cinquante les toisa. Il se tenait devant l’immense double porte menant au lieu des réjouissances.

« On montre patte blanche !
-       Tenez, fit Agathe en lui présentant sa main gauche.
-       Et le puceau à coté de toi, il a un problème ?
-       Nan, fit Julian en faisant de même.
-       Pff, des nouveaux ! Eh ben ca promet ! Je vous préviens, si y en a un de vous deux qui fait un G-Hole c’est fini à vie.
-       Ca va on charge jamais trop la mule, se défendit Agathe.
-       Disent tous ça ! Allez, roulez jeunesse ! », maugréa t-il en ouvrant la porte en grand sur un son assourdissant et en les poussant à l’intérieur sans ménagement.



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