dimanche 12 janvier 2020

NEOM - chapitre 10



Il était vingt-et-une heures quand ils se retrouvèrent tous en bas de l’immeuble Mantra ou chacun habitait. La première journée, commencée tôt, n’avait pas demandé d’autre effort que se concentrer et sur les instructions et sur la découverte de la fonction. Chacun avait pu traiter quelques dossiers, histoire de se faire la main, et reçu en temps réel les éventuelles corrections nécessaires.

« On a deux heures avant le couvre-feu. Un verre au bar ca te dit ?, demanda Agathe à Julian.
-       Pourquoi pas. Besoin de décompresser, un peu de déconne ne me fera pas de mal.
-       Amène ton service trois-pièces, tarlouze ! sourit-elle en prenant la direction des espaces communs.
-       T’es déjà venue ?
-       Y’a un guide super bien fait dans le premier tiroir de la table de nuit. En fait ils ont tout fait pour qu’on sorte le moins possible de leur giron. Ici y’a tout ce qu’il faut. On a le droit d’aller et venir, sauf que le système est fait pour qu’on en ait le moins envie possible.  Sont vraiment pas cons ! ».

Elle l’entraina dans un long corridor où ils croisèrent quelques humains sur un tapis roulant, le regard rivé à un micro-écran tactile, dernière génération de la firme APel, objets connectés purement virtuels qu’on faisait apparaître dans sa main ou face à son regard simplement en indiquant à la puce un mot de passe associé à son identifiant.

« Zombiesques !
-       Je vaux pas mieux tu sais !
-       Jusque là tu te plantes Julian, t’es plutôt en chair en os et en insolences. Tiens, c’est là ! ».

Ils pénétrèrent un immense lieu fait d’alcôves recouvertes de draperies dignes des mille et une nuits, d’où chaque table était dissimulée des autres, et au milieu desquelles trônait un espace bar surélevé animé par deux Première Génération.

« La classe ! fit Julian en s’asseyant.
-       Ca pue le fric et le cliché mais ca le fait ! Tu carbures à quoi ?
-       La bière !
-       Double bourbon on the rocks pour moi !
-       Une vraie pétroleuse !
-       L’alcool est dilué figure-toi ! Sont pas cons les robots, veulent pas nous laisser devenir alcoolos avant la fin des trois ans. Avant d’être conduite ici, ils m’ont fait suivre leur programme de désintoxication au tabac. Marrant leur monde … Violer à la chaine dix bébés-robots âgés de six mois tu peux, mais fumer, ca non.
-       Perso je ne fume pas !
-       Mais t’aimes abuser de vieux dans des trips SM !
-       Tout de suite les grands mots !
-       Julian, t’as la libido complètement déglinguée, mec, ca se voit comme un furoncle sur le pif.
-       J’ai mis une croix sur les sentiments.
-       Triste !
-       Trop d’échecs !
-       Rappelle-moi ton âge ?
-       Tu rêverais d’une dulcinée, toi ?
-       Mes rêves sont morts sur cette terre. Dans mon cœur non, mais ici mort de chez mort.
-       Je préfère encore avoir mes trips de baltringue alors.
-       Tu chies sur ce dont tu as le plus besoin à mon avis. Ca s’appelle de la perversion.
-       Tu me trouves pervers ?
-       Ce que tu fais l’est. J’ai pas dit que tu l’étais au fond de toi.
-       Mademoiselle est trop bonne ».

On leur apporta leurs collations, que Julian paya au moyen de sa micro-puce en levant la main gauche en direction du lecteur.

« Bon alors, t’en as euthanasié combien aujourd’hui ?
-       Hein ?
-       Ben des jupitériens, banane ! Vingt pour ma part, quinze pour cent. Soixante pour cent de femelles.
-       Pourquoi t’emploies ce mot d’euthanasie ?
-       T’en as un meilleur ?
-       Ben … Un dossier !
-       T’es vraiment mouton jusqu’à la moelle, Julian, le lavage de cerveau chez toi ca a consisté à remplacer intégralement ton disque dur initial.
-       Vois pas l’intérêt à penser tout ça. C’est un taf !
-       Tu vois surtout pas l’intérêt à penser tout court.
-       Tu le fais super bien pour deux.
-       C’est dans ma nature.
-       Idem.
-       Faux !
-       A la tienne ! Comment ca, faux ?
-       C’est juste la conséquence de tes manques. Un choix à peine pensé. Mais je me refuse à penser qu’au fond de toi y’a pas un cœur qui bat.
-       Ben … ouais …
-       Le cœur d’un vrai chic type !
-       Oh tu sais, dedans c’est comme si on était deux …
-       Un vrai et un en toc
-       Ben non. Dédoublé, tu vois …
-       Putain que tu comprends rien aux mystères de la vie ! Bon je te laisse avec tes fictions, après tout c’est pas illégal. Parlons plutôt du fond.
-       Tu veux dire …
-       De tout ça. Dans quoi on est plongés !
-       Tu prends des risques, Agathe, ici tout doit être …
-       Tout EST surveillé coco. Ecoute, elles me connaissent mieux que moi-même, ces machines, et ont très bien compris à qui elles avaient affaire. J’ai une grande gueule, je réfléchis tout le temps, je me pose sans arrêt des questions. Mais je reste toujours dans le rang. Le truc bizarre pour elles c’est si toi et moi on était là à parler pour ne rien dire.
-       Bah mon colon !
-       Fais le con, Julian, tu perds rien pour attendre, de toute façon ce que je dis ça t’intéresse. Toi t’es un peu l’envers de moi, tu dis rien et t’en penses pas moins. Si j’étais eux je me méfierais. T’es pire qu’un double fond, chez toi l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit se parlent jamais.
-       Jolie formule !
-       Bon je te fais le résumé de ce que j’ai compris, tu me diras après ce que t’en penses. Les Tout-en-Haut, là, tu sais, les banques, les ultra-riches et les puissants, ont financé un truc de malades qui leur assure sur 99% du bétail non seulement humain mais de dix autres planètes la vie éternelle et un contrôle absolu. T’as capté qu’après avoir pris le contrôle sur tout ici-bas et provoqué la ruine d’à peu près tout le monde ils en sont venus à se téléporter sur des écosystèmes où le luxe qu’ils se sont recréé c’est celui qu’ils avaient ici à la puissance dix. Dans ces dix Cités on est grosso modo 10% pas plus, 9% au service du 1% avec les trois générations de robots en gardes chiourmes. Nous on nous paie pour procéder à une sélection dite naturelle qui va provoquer la mort de neufs habitants sur dix de dix planètes. Pendant qu’ici-bas le chaos qu’ils ont créé aura atteint tranquillement le même ratio.
-       Tu patauges dans la parano, ma grande. Le monde que tu décris c’est une dictature absolue !
-       Une dictature absolue, relis tes classiques, c’est un système concentrationnaire dont les nigauds comme toi font la promotion, auquel ils participent moyennant salaire et y font de la délation. Le tout avec l’assurance de se faire buter à la fin du contrat, et à tout moment si tu sors de l’enclos.
-       C’est joyeux !
-       Trois ans de coups de reins médiocres pour ta chère maman, avoue que le cout est pas élevé et le résultat médiocre.
-       Pff.
-       Un vide sidéral mon gars que nos vies.
-       T’es logée à la même enseigne.
-       Je sais, c’est pour ca que je t’en parle !
-       Ca te fait chier ?
-       Je suis comme morte mon gars, et je le supporte qu’en vomissant matin et soir.
-       Tu voudrais quoi ? ».
Julian vit soudain Agathe prise d’un élan de mélancolie. Son regard se perdit et elle avala en une fraction de seconde le contenu de son verre.

« Juste revenir à la source, tu vois … ».



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