mardi 9 avril 2019

NEOM - les 3 premiers chapitres du roman



            1


La sonnerie le sortit de sa torpeur. Il devait être seize heures en ce dimanche 15 février 2030, et Julian, comme à son habitude depuis son licenciement deux mois auparavant, s'était couché à l'aube, passant ainsi la quasi totalité de la journée au lit. Ses deux colocataires comme d'habitude étaient de sortie et avaient laissé des tonnes de détritus et de miettes de chips au sol.
Au dehors il faisait froid, Berlin vivait un hiver redoutable depuis trois mois. Les écrans tactiles qu'il consultait parfois regorgeaient de nouvelles terrifiantes. Dans les autres quartiers, ceux des défavorisés, on ne comptait plus, en sus des victimes d'actes de pillage et de barbarie, le nombre de sans domicile fixe morts de froid.
Il décrocha le combiné et se frotta les yeux.
« Allo, marmonna t-il.
-       Julian Dawn, questionna une voix métallique.
-       Oui ?, balbutia t-il
-       Igor, troisième génération, poursuivit le robot de l'intelligence artificielle. Nous savons qu'il est dimanche, Monsieur Dawn. Nous savons vous dormiez …
-       C'est … C'est exact.
-       Il est l'heure de se réveiller, le coupa l'interlocuteur.
-       Je … Je suis parfaitement réveillé, balbutia Julian sur la défensive.
-       Vous ne l'êtes pas, nous le savons. Nous savons tout, vous savez, de vous. Nous savons que vous êtes arrivé à échéance de vos droits. Que vous avez à charge votre mère et vos grands parents, lesquels sont tous deux fort malades du fait d'une alimentation insuffisante. Nous savons que vous êtes fils unique, célibataire, que votre père est mort lors de votre première année, que vous fûtes élevé seul avec amour. Que vos ainés ont tout perdu, sinon la maison familiale, lors de la grande crise de 2027, et que de votre sort dépendent les vies de vos plus chers.
-       Vous … Oui c'est exact.
-       Nous savons aussi que vous fûtes un excellent élément dans cette succursale allemande de ce groupe mondial spécialisé en sécurité des infrastructures, que vous y fûtes fort bien noté par votre hiérarchie, apprécié de vos collègues pour votre amabilité et votre constance dans le travail. Nous savons surtout que vous montrez fort peu vos émotions, pour ne pas dire jamais. Et cela nous convient.
-       Je …
-       Donc une place, une place vous est réservée, un poste fort bien rémunéré, si vous préférez. Ce sont les ordinateurs quantiques qui de milliers de dossiers ont sorti le votre ainsi que onze autres. Vous intégrez Mantra dans une semaine et un jour. Avez-vous des questions ?
-       Je … ».
Julian attrapa un verre et l'emplit d'eau puis l'engloutit avant de prendre la parole.
« Que … Que dois-je faire ?
-       Rendez-vous au cyber de la Tour Wenders, quatrième étage, la réception vous conduira au terminal. Entrez vos codes et suivez la procédure. Vos biens seront transférés par les soins de Mantra. Trois virements ont déjà été effectués, vous pouvez appeler votre mère, qui obtiendra également la confirmation de ses parents.
-       Je … C'est …
-       Nous tenons à ce que votre intégration se passe au mieux. Une milice se rendra au domicile de votre famille et les exfiltrera pour la Cité. Un appartement leur a été attribué ainsi qu'à vous.
-       De … Puis-je savoir où ?
-       Néom ! ».


2


Le véhicule sans conducteur l'avait conduit sur le seuil de la Tour. Il n'y avait que cinq cent mètres entre son domicile et l'entrée, mais les risques étaient trop élevés à en croire l'appli Care, danger force 4, quinze rebelles non identifiés dans le secteur depuis la veille, sans compter la bourrasque pouvant ici faire voler un peu de ce virus inconnu appelé Enjoy – celui-là dont on mourait en quelques heures dans des convulsions.

Julian aperçut un de la Seconde Génération s'avancer en sa direction, lever à sa vue le bras, lui faire un signe d'avancer. Sans hésitation le visiteur présenta sa main gauche, le robot le scanna puis l'invita à le suivre dans l'alcôve de verre.
Le hall était désert en cette fin de dimanche, seuls des aspirateurs qui semblaient virevolter en une danse silencieuse, et puis le bruit de la soufflerie, de l'air chaud soulevant la poussière.
La cabine à taille humaine de forme cyclonique apparut, le Seconde Génération lui indiqua d'un clignement d'yeux sa place, et s'y positionnant, Julian s’agrippa à la barre verticale. La capsule décolla, jusqu’au quatrième étage.
Un lecteur numérique apparut, le front cette fois, il se pencha en avant, la double barre de lumière rouge afficha les informations, et la double porte s'ouvrit sur un open space ou quelques dix personnes recueillies faisaient chacune face à un écran tactile suspendu dans les airs.
« Bonjour Monsieur Dawn, l'accueillit une hôtesse à apparence humaine. Je suis Pétra, employée d'Igor et aussi votre collaboratrice pour cette séquence. Veuillez me remettre vos identifiants je vous prie, et vider le contenu de vos poches dans cette boite.
-       C’est qu’il n'y a que trois fois rien …
-       Les composants espions se cachent parfois dans un simple bristol, ponctua Pétra en découvrant un sourire absent. J'attends !
-       Voilà ».

La créature inspecta le contenu de la boite puis plaça celle-ci dans un bocal cerné de lasers.

« Ceci vous sera rendu une fois validée votre naturalisation au cœur de la Cité. Vous allez devoir désactiver toutes les données relatives à votre existence d'alors afin de nous permettre de créer une nouvelle identité.
-       C'est que …
-       Vous conserverez tous vos patronymes, simplement c'est pour Néom une question de vie ou de mort que chaque octet introduit dans le système soit vierge. Tout est technologique, vous le savez.
-       Bien.
-       Vous renouvellerez l'opération pour les trois membres de votre famille, dont nous avons récupéré les badges. Une opération simple comme une programmation pour un professionnel comme vous ! Suivez-moi à présent. La procédure pour vous quatre devrait vous prendre deux heures, cela vous permettra ainsi de diner après avec les vôtres.
-       Co … Comment cela ?
-       Ils sont sur place, au vingt-huitième étage, et suivent actuellement le programme de désinfection Alpha. L'équipe sanitaire est une des meilleures de la ville, et tous vos effets seront directement réaffectés dans votre trois-pièces à Néom. Il se peut que nous nous décidions à détruire quelques objets contaminés, mais en général le taux marginal ne dépasse pas les 8,5%. Avouez que pour dix hectos centimètres de nanoparticules hebdomadaires – votre salaire net – c'est bien peu de choses.
-       J'en conviens.
-       Installez-vous au creux de ce fauteuil connecté, fermez les yeux et laissez vos pensées suivre les instructions suggérées. Comme vous le savez celles-ci doivent être aussi précises qu’une flèche. Une hésitation et le programme repart au commencement. C'est un peu comme un jeu vidéo, voyez-vous.
-       Et si jamais je ne trouvais pas immédiatement la réponse ?
-       Auquel cas votre dossier aurait été écarté et votre famille abandonnée à son sort ».

Julian sentit une légère contraction au cœur, et inspira profondément.

« Dans deux heures c'est fini. Vous restez une semaine ici avec les vôtres, temps d'incubation rendu nécessaire par la procédure gouvernementale. Néom est par essence pure, d'une pureté ne pouvant tolérer la moindre bactérie. Tout sera aussi propre en vous qu’au premier jour de votre vie.
-       C'est comme une renaissance, sourit-il.
-       Non. Pas une renaissance. Ce que vous avez vécu jusqu’alors n'était qu’un embryon de vie. Vous étiez un cloporte, vous devenez enfin un individu à part entière, un être vivant doté de conscience. Fermez les yeux, nous allons vous l'implémenter ».


3


On lui remit une disquette à implémenter au creux de l'oreille, dans laquelle le plan de la tour était contenu. Il appuya sur le lecteur, suivit scrupuleusement les instructions, quitta le quatrième étage pour un espace d'ascenseurs virtuels ou la téléportation sur simple scan de la puce implémentée dans le creux de la main gauche suffisait.
Pour ce faire, fermer les yeux et accompagner de manière préventive la visualisation de l'instruction, était nécessaire. Le trans-humain tel que généré par les stupéfiants progrès technologiques de ces toutes dernières années détenait le pouvoir, par la pensée, non seulement de se déplacer, mais de déplacer des objets, y compris des objets lourds, et d'organiser comme face à un simple jeu de lego le déménagement d'un appartement complet. Julian avait été formé à cela, à ce programme qu’on appelait Monarchy, et les scores qu’il avait obtenus étaient excellents, du fait d'une émotivité quasi absente. Sa faculté à se concentrer entièrement dans l'acte faisait dire à ses supérieurs qu’on avait affaire à un être aux capacités pas si éloignées que cela des Seconde Génération, disons aux deux tiers de leurs facultés, ce qui était assez exceptionnel.
Il visualisa la salle de restaurant, puis à l'intérieur le bal des serveurs Première Génération, enfin les siens. Et ouvrit les yeux.
Mother se tenait immobile en un sourire figé, tenant par chaque main celle de Grand Father et Grand Mother. Tous trois poussèrent un rire de joie à la vue de celui qui venait une fois encore de les sauver.
« Ah fils, l'accueillit Mother en lui tendant une main gantée, te voilà enfin, nous nous impatientions. C'est que ton Grand Father a faim, ces heures de purification ont épuisé ses forces.
- Je m'en doute, marmonna Julian en déposant négligemment un baiser sur la main maternelle puis en s'asseyant. Donc manger ».

Un drone apparut alors et énonça le menu d'une voix métallique.

« Ces légumes sont si congelés que je ne les sens point, grogna Grand Father. N'y aurait-il point autre chose ?
-       Hier tu dépérissais et te voilà à multiplier les caprices, se défendit son épouse. Remercie plutôt ton petit fils, à qui nous devons tout.
-       Pas envie de quitter notre maison !
-       Ta maison, vieux fou, était depuis deux semaines cernée par des égorgeurs venus des Balkans, et nous ne devons notre salut qu’à un kit de sécurité acheté par notre cher Julian !, le coupa Mother en acquiesçant pour eux tous à propos du menu. Chéri, alors dis-nous !
-       Néom, Mother !
-       On ne pouvait rêver mieux ! Nous voilà enfin à l'abri. Ton contrat ?
-       Trois ans. As-tu reçu les fonds ?
-       Ce matin, penses-tu je n'y comprenais rien, j'ai été réveillée par les robots livreurs, le réfrigérateur intelligent à nouveau plein à craquer, deux mois que pareil miracle …
-       Du gâchis !
-       Mais non voyons, tout est déjà en partance pour … Ah mais veux-tu voir ce duplex que je … Le grand luxe mon fils, que du verre, que du transparent, et puis trois robots rien que pour moi, je n ai qu’à glisser les pieds sous la table et …
-       Si seulement tu pouvais en profiter pour te remettre à peindre !
-       Oh mais c'est que je crains que mon œuvre ne soit posthume !
-       Pour cela il eut fallu que tu commences VRAIMENT ! grimaça t-il en attrapant une coupe et en se servant du champagne.
-       Tu … Tu ne nous sers pas ?
-       Tu n'es pas manchote à ce que je sache !
-       Juste sensible à la galanterie », sourit-elle.

Elle se saisit de son Smartphone et lui tendit.

« Le dernier en date !
-       Encore un gigolo !
-       Il n'est pas humain, voyons !
-       C'est toi qui au fond n'est pas humaine !
-       J'ai besoin de chair, fils !
-       Alors prends-toi un être humain, un vrai !
-       Ils sont si ennuyeux !
-       Ils sont juste pas dupes de tes numéros c'est tout.
-       Tu me trouves chiante ?
-       Cinq minutes en ta présence et déjà la migraine. Tiens, enivre-toi tu dormiras mieux, dit-il en lui servant une coupe qu’elle porta aux lèvres.
-       Tu … Tu as négocié ton …  ?
-       Encore le fric !
-       C'est important !
-       J'avais cru comprendre.
-       Fils ai-je le choix ?
-       De moins me faire chier certainement !
-       Julian mon cœur ta Mother est si fière de toi !
-       A la longue je suis devenu une simple courroie de transmission pour que Madame conserve ses aises.
-       C'est que nous avons échappé à tant de drames !
-       La peur de mourir a révélé ton caractère. A moins qu’il n'ait tué la mère que j'aimais tant.
-       Que tu as la parole dure !
-       J'aimerais m'en passer, vraiment. Mais ne t'en fais pas, je continuerai à faire ce que je fais depuis trois ans pour vous. Je n'y mets aucune condition, question de nature !
-       Tu … Je t'en suis reconnaissante ».

Elle surprit le regard attristé de son fils se perdre en conjectures, et toussa.

« Mais Néom va arranger tout ca, j'en suis convaincue.
-       Auquel cas, tout n'est affaire que de quelques jours. A compter de demain et ce jusque samedi soir je serai dans l’impossibilité de vous voir, tant ma charge de travail sera élevée. A toi de faire en sorte qu’eux deux soient le mieux traités qu’il se peut.
-       Une équipe médicale les prend en charge à compter de demain matin.
-       Parfait ! Si seulement on pouvait les conserver centenaires !
-       Tu les aimes tes grands parents …
-       Sans eux je mourrais, Mother.
-       Bien ! ».
Elle servit ses parents puis leva sa coupe.
« A Néom ! ».

A suivre  

Lien pour commander Neom - thebookedition.com 

 

3 commentaires:

  1. Un si beau voyage que vous nous offrez là ! Merciiii
    Tout bien à vous

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour Christophe, merci pour ce passage de votre livre.Bien à vous🙏😊

    RépondreSupprimer