jeudi 4 avril 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Sur la route de Madison



A la mort de leur mère, Michael Johnson et sa soeur Caroline se retrouvent dans la ferme où ils ont passé leur enfance, dans l'Iowa. Ils apprennent avec consternation que la défunte, Francesca, a demandé que ses cendres soient répandues du haut du pont de Roseman. Une bizarrerie que la lecture du journal intime de Francesca va expliquer. Jadis, au cours de l'été 1965, alors que son mari et ses deux enfants s'absentent pour quelques jours, Francesca voit arriver une camionnette bringuebalante. Robert Kincaid, un photographe sexagénaire, en descend et lui demande le chemin du pont de Roseman. Plutôt que de le lui expliquer, Francesca décide de lui montrer le chemin...

Quatre jours, quatre simples jours dans une vie. Ça s'est passé l'été 1965, dans l'Iowa, c'aurait très bien pu ne pas se passer du tout, cette rencontre, tandis que les siens lui ont laissée pour elle quatre jours, elle qui, quand ils sont à table et qu’elle les a servis reste à la fenêtre et regarde au loin, tandis qu’ils ne la regardent point. Les siens, son mari et ses enfants, sont là qu’elle déjà semble ailleurs que dans cette vie qu’elle s'est choisie, pour laquelle elle décida d'arrêter son métier, pour simplement être la femme de, la mère de, et une femme au foyer, simple, banale, une femme américaine âgée de quarante ans et quelques, une femme rangée comme il existe tant d'autres.

Sauf que le destin … L'apparition de cet homme qui n’a jamais fait autre chose que suivre seul ses désirs au gré de son art, celui de photographier, et qui vient en son comté pour National Geographic. Deux solitudes qui là, parce que l’évidence semble s'imposer à l'un comme à l'autre, vont se frôler, se conjuguer, s'épancher – bref, pour quatre jours seulement, les plus beaux jours de leurs vies, s'aimer.

Cet amour infini, cet amour qui correspond au rêve de toute une vie, nous allons, par la grâce inégalée de la caméra de Clint Eastwood, plus minimaliste et sensible dans son art que jamais, le voir s'éclore sous nos yeux au travers de mille gestes aussi pudiques que bouleversants. Trois fois rien, une bouche qui s'entrouvre, une main qui frôle un épiderme, une chanson. Rarement, peut être dans In the mood for love, a-t-on réussi au cinéma à traduire le frémissement amoureux, cette quête des cœurs qui se correspondent, savent l'union de part les circonstances de la vie impossible, et qui ne peuvent pour autant résister à de somptueux élans aussi discrets que le bruissement de l'aile d'un papillon.

Les deux interprètes, Eastwood et Meryl Streep, tous deux admirables à force d'en dire et montrer tant avec aussi peu d'effets, semblent ne pas jouer mais être comme saisis au vol par la caméra d'un documentariste des coeurs les accompagnant dans la grande maison vivre pleinement et se découvrir, et au travers de cette découverte de l'autre se découvrir eux mêmes comme jamais ils ne se sont connus ni ne se connaitront après. Car, le prologue l'indique bien, ces quatre jours renferment en eux tout le suc de la vie et éclairent passé et surtout futur d'une coloration aussi triste que mélancolique.

Aussi triste que cette pluie battante lorsque, des années plus tard, tandis que son époux fait une course, elle aperçoit depuis son siège dans la voiture conjugale la silhouette dans le véhicule juste devant de l'être aimé, celui qui habite son cœur et l'habitera toujours. En ces dernières minutes, saisissantes et à pleurer, où les amants secrets sont à quelques mètres l'un de l'autre, figés l'un comme l'autre dans leurs vies respectives, lesquelles par un cruel hasard les remet une dernière fois en présence, rejaillissent avec eux en nous les images devenues mythiques, celles de cette heure et demie de pur cinéma romantique et tragique dont le réalisateur américain nous a fait cadeau. Et l'on en vient, tels les protagonistes, à vouloir nous aussi sortir de la voiture, abandonner nos mornes vies, nous faire tremper par la pluie et oser enfin vivre pour ne pas mourir le cœur lourd de regrets et de souvenirs jamais enfouis.




1 commentaire:

  1. Époustouflant ! Jamais un film ne m aura autant apporter de frissons et d'émotions...on entre gracieusement dans l'histoire pour en ressortir bouleversé ...Merci Christophe à ce partage frissonnant j adore!

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