samedi 20 avril 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Playtime




Ce fut le quatrième film de notre Charlie Chaplin national qu’est Jacques Tati, et ce fut le film qui le ruina et manqua de ne jamais être achevé. Son énorme dépassement de budget dû à la reconstruction sur un immense terrain d’une sorte de La Défense – tandis que celle-ci était en construction – obligea le cinéaste à vendre les droits de ses trois films précédents. A sa sortie, il rencontra un échec public et essuya quelques revers critiques, que sa ressortie plusieurs décennies plus tard effaça.

A revoir Playtime de nos jours, dont la modernité saute aux yeux, on est face non seulement au meilleur film d’un cinéaste aussi talentueux que peu prolixe, mais à un des chefs d’œuvre les plus forts de toute l’histoire du cinéma français. Une œuvre énorme, monstrueuse, visionnaire, d’un burlesque absolument irrésistible, dont les qualités plastiques et de mise en scène éblouissent.

De Jour de fête à Playtime, ou du village rural au village global, tel pourrait être le résumé des quatre films où apparait le double du cinéaste, ce légendaire Monsieur Hulot. Légèrement apparente dans Les vacances de Monsieur Hulot, récit des premiers congés payés, plus évidente dans Mon oncle au travers du portrait irrésistible de drôlerie de ces banlieues modernes et de ces maisons équipées jusqu’à l’absurde par les technologies de l’époque, et ici le cœur même du sujet, la modernité de la société de consommation et du loisir, loin d’être vue sous l’angle d’un regard réactionnaire, nous est exposée au travers de plusieurs séquences autour de lieux géométriques, faits de lignes droites, de profondeur de champ et de reflets. Des séquences-espaces – l’aéroport, les espaces de bureaux, les appartements-vitrine, le restaurant moderne …- composent des blocs narratifs faits de plans larges où la durée des plans et le nombre de figurants et de détails qui y sont contenus permettent au spectateur de fureter et de repérer par lui-même les mille et une absurdités de ces villages globaux qui semblent si peu faits pour la vie.

Mille gags se succèdent, irrésistibles de burlesque, dans la suite des Temps modernes de Chaplin. Le décor, l’hyperfonctionnel, l’hyper rationaliste égarent ces êtres qui y passent, y travaillent, s’y promènent voire y vivent. Gags uniquement visuels ou sonores, c’est-à-dire se rattachant à la grammaire même du cinéma. Car dans Playtime, OVNI à son époque et OVNi tout court, à peu près tous les outils du cinéma classique sont évacués. Pas ou peu de dialogues, pas de hors champ, pas de champ/contrechamp, pas de musique sauf si elle est directement intégrée à ce qui se passe sur l’écran, pas à proprement parler de personnages, hormis Hulot et l’américaine, pas de progression dramatique non plus. Juste un monde loufoque exposé de manière virtuose, qu’Hulot va faire exploser en même temps que la vitre du Royal Garden, Hulot servant de dérailleur dans une horlogerie. Explosion qui va permettre à tous, et donc pas uniquement aux catégories sociales pour lesquels ce restaurant moderniste pour VIP était fait, de pénétrer le lieu chic et de se mêler pour y trouver une forme d’ivresse qui va littéralement faire imploser le décor. Avec une avalanche de gags qui évoque The Party de Blake Edwards, sorti l’année suivante.

Bref, Playtime, film incroyablement ludique et visionnaire sur notre XXIème siècle et ses dérives modernistes, observe avec ironie et sourire ce monde inhumain qui pousse comme un champignon. Et nous permet de mettre une loupe grossissante sur ses mille et une absurdités tant architecturales que civilisationnelles. Un monde envahi de métal et de verre où la frontière de l’intimité a disparu – le chez soi des appartements-vitres est visible de tous depuis la rue -, et où grouillent des anonymes errant comme dans un labyrinthe et tachant de se conformer à une logique totalement absurde.


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