vendredi 12 avril 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Orange mécanique



Orange mécanique, encore aujourd’hui, apparaît autant comme un OVNI dans la carrière brillantissime de Stanley Kubrick que dans l’histoire du cinéma. Sa sortie en 1971, décennie par excellence où certains grands auteurs pouvaient absolument tout se permettre – La grande bouffe, Salo et les 120 journées de Sodome, Portier de nuit – fit scandale, le film souffrit d’une interdiction en Grande Bretagne, le cinéaste reçut des menaces de mort et le public, extrêmement nombreux, répondit présent.

Tout sauf aimable, l’adaptation par Kubrick du roman d’Anthony Burguess se situe dans un futur qu’on suppose proche, dans une banlieue - reconstituée en partie - de Londres et dans la capitale. Le film est comme construit en trois blocs. Dans le premier, Alex et sa bande, lâchés dans un monde sur-sexué, s’adonnent en bande à l’ultra-violence, viols, tabassages gratuits, massacres sans raison, sans compter les luttes avec d’autres bandes, le tout raconté à la première personne avec une langue déconstruite. Un monde amoral et barbare donc, que le cinéaste nous force à regarder frontalement, nous les spectateurs vissés au siège et devant supporter un spectacle décadent et abject, le tout sur un mode décalé, avec le regard d’Alex donc, pour qui ces horreurs sont de l’ordre du divertissement. Tout, le vocabulaire, les costumes des protagonistes, hyper stylisés, chapeaux melon, tuniques blanches et bottes militaire, la musique de Beethoven, électrisée, remixée et accélérée, tout concourt à créer un ballet grotesque, une scène de théâtre où les effets abondent pour créer une dissonance entre le fond et la forme. Le monde d’Alex, sorte de post adolescent lâché dans un monde inhumain qui par l’art vante et exhibe la sexualité et fait de la femme un corps objet – les statues de porcelaine du bar … -, est aussi comique que décomposé.

La seconde partie mettra en apparence un terme à l’horreur pour lui en substituer une autre, pire encore. Trahi par des congénères qu’il sadisait, Alex se retrouve à présent le cobaye d’une expérience gouvernementale visant à lui ôter toute violence. A compter de cette bifurcation, Orange mécanique devient froid, expose des personnages représentant la société sans affect aucun, policiers, services sociaux, politiciens. Lesquels, tels des agents de la CIA, font faire vivre à Alex un enfer en le déprogrammant à force de lui montrer des images d’ultraviolence, jusqu’à en faire un agneau.

On le voit, le propos de Kubrick n’était en rien de mettre la violence en scène par une forme de plaisir sadique mais bien de la dénoncer sous toutes ses formes, jusqu’à mettre Alex et son spectateur devant la même situation d’écœurement, tout en interrogeant la violence d’état, état qui a créé Alex en le plaçant dans un monde inhumain, lequel a libéré ses pulsions de destruction gratuite, avant d’en faire un mouton désarmé à présent devenu proie.

Le film s’achèvera donc sur la troisième forme de violence. Les victimes sont devenues bourreaux et inversement. Ceux qu’autrefois Alex terrorisaient prennent dorénavant leur revanche, avec l’assentiment tacite de cette société sans âme dans laquelle ils se complaisent. Cet ultime retournement de situation sur l’origine de la barbarie contemporaine achève de dresser le portrait volontairement grossi allant puiser dans l’excès et le grotesque d’un monde sans âme et sans repères. Dont Alex n’est en définitive qu’un symptôme et rien de plus.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire