mardi 2 avril 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Les fantômes du chapelier



Dans la ville de Concarneau, aux alentours de 1960, Léon Labbé tient une boutique de chapeaux en face d’un tailleur d’origine arménienne. Intrigué par le comportement de Labbé, le tailleur finit par comprendre que le chapelier notable est certainement l’étrangleur qui sévit depuis quelques semaines dans la petite bourgade en s’attaquant à des femmes.

La ville de Concarneau, une de ces villes de province où le temps semble ne pas avoir de prise et où les relations sociales et les rapports entre les différentes catégories sociales demeurent immuables, est le cadre de cette brillante adaptation d’un roman de Georges Simenon, ce portraitiste de l âme humaine, par cet anthropologiste de Claude Chabrol. Lequel, tel un laborantin observant ses ouailles d’en haut, s’en va avec délices orchestrer le jeu du chat et de la souris auxquels s’adonnent deux grands malades isolés dans leurs solitudes. Un chapelier aussi fou que celui d’Alice au pays des merveilles, sorte de grand bourgeois perclus d’ennui et d’habitudes et marqué par un lent glissement vers la folie intérieure. Et un petit tailleur juif malingre, éternel anonyme fasciné par la figure de ce voisin si impénétrable qu’il sait être un assassin, mais qu’il ne peut dénoncer tant son inaptitude à transgresser l’ordre social le paralyse.

Se sachant épié et probablement découvert, le chapelier, génialement interprété par un Michel Serrault jouant en permanence avec la démesure, va utiliser cet homme qui le regarde avec fascination jusqu’à devenir dépendant de ce regard. Car si le meurtrier donne au début du film l’apparence d’un homme extrêmement sur de lui-même et n’aimant rien tant que provoquer, le lent glissement psychologique décrit par Chabrol expose au fil de l’intrigue ses failles, ses peurs et ses limites. Labbé est en effet devenu un homme extrêmement seul, son existence n’est qu’une succession de représentations, où il joue quotidiennement le rôle de l’époux d’une femme acariâtre qu’il aura de guerre lasse assassiné à force d’endurer sa méchanceté. Laissé seul en sa maison déserte où il disserte à n’en plus finir avec un mannequin de cire la remplaçant, ce chapelier que la ville honore d’un respect de façade dû à son rang est un être à la dérive, qui oscille en permanence entre une forme de morgue suffisante et des éruptions de colères aussi irraisonnées qu’infantiles, et qui se raccroche telle la corde au pendu au regard de ce voisin qui lui fait pitié.
Film sombre et plein de bile sur la nature humaine de ces bourgeois de province accrochés à des statuts sociaux qui semblent à la longue les assécher, Les fantômes du chapelier ressemblent à une longue litanie précédant l’épitaphe sur une tombe anonyme. Balzaciens dans l’âme, très fidèle à l’œuvre de Simenon, ces fantômes sont également, dans la filmographie du réalisateur du Beau Serge et de La cérémonie, une très belle réussite cinématographique, où la beauté des plans et des travelings de nuit dans la ville endormie laissent entrevoir une immense mélancolie. 


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