mardi 5 mars 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Qu’est-il arrivé à Baby Jane


Au temps du cinéma muet, "Baby" Jane est une grande star, une des premières enfants prodiges. Sa sœur Blanche, timide et réservée, reste dans l’ombre. Dans les années 30, les rôles sont inversés, Blanche est une grande vedette, Jane est oubliée. Désormais, bien des années après, elles vivent en commun une double névrose. Blanche, victime d’un mystérieux accident, est infirme et semble tout accepter d’une sœur transformée en infirmière sadique qui multiplie les mauvais traitements ...

Hollywood usine à cauchemars, le rêve américain de célébrité ou la descente aux enfers, la vieillesse d’anciennes gloires sous le signe de la déchéance et de la haine, la réification de créatures névrosées, tels sont quelques ingrédients de ce brulot de Robert Aldrich, que la Warner soutint sans vraiment le produire. Avec à l’affiche deux anciennes stars de la Warner en question, toutes deux plus qu’en perte de vitesse, du fait autant de leurs caprices incessants que de leur âge. A la ville comme pendant le tournage, la haine entre Bette Davis et Joan Crawford était un secret d’alcôve. Haine dont le réalisateur sut se pourlécher tant elle servait le propos de son intrigue.

L’extrême cruauté du film surprend pour l’époque, il fut sifflé lors de sa présentation à Cannes mais remporta un triomphe populaire international. Il y a à la vision de ce brulot une connotation quelque peu malsaine, comme face à un Freaks ou à un numéro de vieux singes quelque peu obscène. Provocateur, le réalisateur en fait des tonnes et dirige ses stars en fonction, les rendant plus que caricaturales, monstrueuses, flirtant en permanence avec le ridicule. Mimée en fillette peinturlurée, hurlant des insanités, forçant un sourire exposant toute une dentition abimée et une peau fripée, Bette Davis joue sans filet et montre d’elle toute l’horreur d’une vieille femme névrotique ravagée par l’envie et l’envie de faire mal. A ses cotés, Crawford semble totalement hagarde, presque asexuée. On est ici à la foire d’empoigne, ça s’insulte, ça cogne, ça maltraite, ce que le film expose de la nature humaine c’est la puanteur, la mythomanie, la mégalomanie et la folie furieuse.

Il y a là quelque chose d’assez fascinant, dans cette intrigue tendue et quelque peu hitchcockienne, voir ces deux immenses stars déchues plonger dans la fange et l’assumer face caméra. Avoir été et n’être plus rien, vivre des reflets et des images et des souvenirs, demeurer rivé dans un paradis artificiel et entretenir à la fois son mythe ou le souvenir inventé de celui-ci rend fou. Hollywood c’est cela, une usine à créer de la folie, qui envoie ses produits avariés à l’asile. Là, sous l’implacable camera du terrible Robert Aldrich, la déchéance sera telle, tellement gorgée de haine, que les deux sœurs s’échoueront sur le sable face à l’océan, avant que d’être emportées par l’oubli.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire