mercredi 13 mars 2019

Chefs d’œuvre du 7ème art - Moi Daniel Blake



Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Rachel, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Rachel vont tenter de s’entraider…

On a pour habitude de classer le cinéma de Ken Loach, immense portraitiste de son époque en Angleterre, dans la case cinéma social. Formulation quelque peu condescendante, là ou l’on pourrait parler de cinéma humaniste parlant des individus simples et contemporains dont il fait des héros certes ordinaires, mais auxquels on parvient comme chez Charles Dickens à s’identifier. Le tout sans user de la carte sentimentaliste, la plupart des films du cinéaste étant sans musique et sans utilisation de l’émotionnel lacrymal.

Ce Daniel Blake reçut une palme d’or à Cannes, la seconde attribuée à Loach après celle pour Le vent se lève, pour un autre film, pas social celui-ci mais historique. Une palme amplement méritée tellement ce pur bijou donne du Royaume Uni livré à une politique ultralibérale une photocopie plus que juste. Bloqués dans les méandres d’une pieuvre administrative faite pour enfoncer plus profondément celles et ceux qui tombent. Les victimes des aléas de la vie, issues de la classe pauvre comme de la classe moyenne, se débattent avec un quotidien impossible tout en s’efforçant de vivre, plus que dignement, presque normalement.

Loach, loin de tirer l’intrigue vers le misérabilisme, insiste sur la dimension vitale de ces personnages qui ne sont pas que des citoyens en lutte ou des victimes mais demeurent des êtres de cœur qui restent capables de ressentir des moments de bonheur, sont généreux et solidaires les uns envers les autres, et savent encore rire et s’amuser – bref vivent.

Le parcours du combattant de Daniel Blake dans les Job Centers – équivalents de Paul Emploi – est exposé ici comme dans un documentaire traquant et dénonçant les absurdités et les conséquences d’une machine à broyer à peu près tout le monde, les allocataires comme les employés. Le combat pour vivre devient un combat de survie pour la dignité, laquelle ne peut se résoudre à se perdre dans les allées de mécanismes construits pour broyer l’individu afin de faire des économies de bout de chandelle.

A cela, à cette horreur banalisée par les processus déshumanisés, Loach oppose l’homme, le héros ordinaire, celui qui même malade ou handicapé et victime d’une flagrante injustice, affirme et s’affirme en tant qu’être humain digne de respect, qui ne se laisse pas faire et écrit à même un mur en face de l’administration à la craie son nom. Ce nom qu’elle, machine à créer de l’anonymat, ignore au profit de chiffres et de statistiques truquées.


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