jeudi 26 juillet 2018

Le crépuscule du grand Charles - Dialogue 11



Je me tiens au-dessus de vous mes enfants, dans les cieux, à vos cotés, ma chère Yvonne, depuis bientot cinquante ans. Impuissant depuis ma mort, inapte cette fois à vous secourir, à vous alerter. Mon message, mes messages, je les avais consignés par écrit, or peu de vous lisent désormais, vous préférez vos téléphones, je le vois bien et m'en désole. Mais que puis-je y faire depuis la ou je me tiens, je vous ai libérés autrefois, vous vous êtes libres, la plupart d'entre vous êtes enchainés sans le savoir. 

Ainsi va l'existence.

Vous savez mes enfants, un destin ce n'est rien d'autre, je parle aussi du mien, qu'une parenthèse, parfois enchanteresse, entre deux moments de vide. Mon testament a une durée de vie limitée, je le sais bien, je ne fus qu'un homme, certes pas comme les autres, qui a comme on dit laissé une trace. Laquelle, je ne suis pas dupe, je ne l'ai jamais été, s'effacera avec le temps.

Nos actions sont comme des pas sur le sable, le ressac les recouvre et les fait disparaitre au profit d'autres. Les empreintes des pas des éléphants s'effacent au profit de celles des mouches. L'époque est au mediocre, au vulgaire, au divertissement. Je considère, j'ai toujours considéré que se distraire et se laisser distraire est de l'ordre du vulgaire, me distraire donc, je ne sais point ce que c'est, même enfant je ne me distrayais jamais, je n'en avais tout simplement pas le temps.

La connaissance subtile de l'ame humaine impose une distance, un retrait, comme un ressac et un éloignement. Ainsi ma chère Yvonne avons-nous de notre vivant chéri ces moments à deux ou en famille, loin du tumulte et de l'écume des jours, à Colombey-les-Deux-Eglises. Là-bas, le temps, comme dans La Recherche de Marcel Proust, était suspendu, nous trempions vous et moi une petite Madeleine dans le thé chaud, et de concert nos ames vagabondaient avec les feuilles dans les arbres, sous le parfum des jonquilles et à l'ombre des jeunes filles en fleur.

Se retrancher en soi-meme permet cette ouverture vers les autres, elle est une condition nécessaire et indispensable pour entrer en communion avec soi et le monde. Ainsi faut-il comprendre ce saint sacrement, ce rituel de la communion, prendre en sa bouche le corps du Christ, Corpus Christu, cette connexion d'avec le fils de Dieu, avec notre essence, divine, tellement au-dessus des petites contingences, du quotidien, de la basse politique. Prendre de la hauteur en rentrant en soi et faire rentrer en soi la Parole, la seule qui compte, celle de l'Esprit Saint, celle de la transcendance, celle que l'on trouve dans les écrits de Saint Augustin, de Sainte Thérèse d Avila. Celle des musiques d'Hildegard Von Bingen, de Jean-Sebastien Bach, de Monteverdi, la musique sacrée de Vivaldi.

Nous fumes, ma chère Yvonne, des mélomanes passionnés, frémissant de toute notre ame aux splendeurs de la Musique Sacrée, la seule qui compte, la seule qui restera, après que tout ait disparu il restera la Musique.

Je vous observe, ma chère Yvonne, vous avez repris le petit chandail, vous êtes assise dans l'obscurité, vos yeux se fatiguent, daignez m'autoriser à allumer la petite lampe et à rapprocher le guéridon. Il me fait mal de vous voir ainsi vous abimer les yeux, votre regard, o mon aimée, est si beau, ne lui faites pas cette disgrace, soignez-le comme un trésor.
Je vous laisse, mes enfants, je m'en vais cette fois m'abandonner aux songes, à mes rêves de grandeur d'autrefois. Je suis un très vieil homme, un peu fourbu à force, que voulez-vous. Ne vous donnez pas la peine de me raccompagner, De Gaulle tient sa canne dans sa main et le poing est encore solide, vous me connaissez.

Prenez soin de vous mes enfants, filles et fils de France, ce pays, mon pays, le notre. Prenez grand soin de vous et de vos enfants.

Mon nom est Charles. Charles De Gaulle. Et je vous ai toujours aimés, et continuerai à vous aimer. Jusqu'à la fin des temps.


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