dimanche 8 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Théorème



Un jeune inconnu fait irruption dans la vie d'une famille très bourgeoise résidant à Milan. Tous, à leur manière, sont fascinés par la beauté et le mystère qui se dégage de ce visiteur. La bonne, le fils, le maître de maison, son épouse et sa fille succombent tour à tour à son charme. Ils se livrent à lui corps et âme. Un jour, un télégramme arrive. Le bel inconnu annonce son départ, laissant chacune de ses proies face à la vérité qu'il lui a révélée et qu'il va lui falloir désormais assumer, selon sa personnalité et son courage moral. Ainsi, Emilia, la servante, connaît une violente crise mystique, cependant que le père de famille voit basculer sa raison bourgeoise...

L’année de sortie de ce chef d’oeuvre de Pier Paolo Pasolini, 1968, a de quoi prêter à sourire. Tandis que tout un monde se lance dans une quête de liberté individuelle et sexuelle, le réalisateur italien sulfureux propose à contre-courant une œuvre à la fois mystique et poétique profondément dérangeante, dans laquelle selon son habitude, quoique davantage que dans ses précédents films, il laisse le spectateur face à un certain nombre d’énigmes.

Le film est divisé en deux parties distinctes d’égale durée. La première, quasi muette, s’ouvre en noir en blanc, et correspond à la visitation de cet étrange personnage que le cinéaste qualifiait d’apparition de Dieu sur la terre. La seconde, une fois cet étrange figure disparue aussi mystérieusement qu’elle était apparue, reprend isolément chacun des personnages qu’il aura séduits et les suit dans leur solitude, leur désespérance ou leur quête de sainteté.

Située dans une société prêtrise de religiosité mais sans foi, celle de la bonne société milanaise, l’intrigue met en scène un monde livré au matérialisme, à l’argent et au conformisme. L’apparition de cette Lumière Divine en forme d’énigme – le silence du personnage joué par Terence Stamp fascine chaque protagoniste – et qui en effet a tout d’une révélation, plonge chacun, hommes inclus, dans les affres d’un désir sexuel et amoureux se mêlant pour certains de quête mystique. Le fait d’entremêler foi – ou absence de foi – et désir sexuel incluant désir homosexuel – la proposition faite par ce théorème, celui de la perfection mathématique et donc divine est en soi tellement transgressive que l’Office Catholique lui-même – pourtant pas la tassé de thé de Pasolini – ira jusqu’à remettre au film une distinction honorifique, comme un coup de tampon séculier.

Les envolées mystiques de la seconde partie du film, une fois Dieu parti, font plonger Théorème vers un versant que n’aurait pas renié un Tarkovski. Dieu s’est incarné, a permis à chacun de se saisir dans sa dimension temporelle, de se regarder au fond de l’ame. La désolation sera le lot de beaucoup de ceux qui vivent le départ de l’Aimé comme un abandon, il s’est montré, il m a permis de me cerner dans ma finitude désespérante, il s’est en allé.

La dernière scène propose le cri primal d’un homme nu marchant sur les cendres d’un volcan. Bouleversant final en guise de fin du monde, cette conclusion d’un pessimisme radical – qui suit la fin tragique du personnage de la bonne interprétée par Laura Betti – tend au spectateur un miroir terrible, au moment meme ou toute la société se livre aux plaisirs de la chair – plaisirs qui seront au cœur des tout derniers films de Pasolini, jusqu’à ce Salo ou les 120 journées de Sodome, enterrant dans le sang et dans les cris des esclaves sexuels, chair fraiche sacrifiée, avec des pelletées de terre ce monde amoral se refusant à celui qui l’a fait.


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