samedi 7 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Opening night



Témoin du stupide et mortel accident qui vient de frapper l'une de ses jeunes admiratrices, à la sortie d'un théâtre de province où elle rodait sa nouvelle pièce, Myrtle Gordon fait soudainement connaissance avec l'angoisse. Son nouveau rôle - une femme déchue que la vieillesse accule au désespoir - entre en singulière résonance avec ce drame. Du jour au lendemain, la vie de Myrtle, littéralement hantée par le fantôme de la jeune morte, qui ne lui laisse aucun répit, bascule. Le whisky, grâce auquel la comédienne trouvait depuis longtemps déjà son réconfort quotidien, reste sans effet sur le nouveau mal qui la ronge...

Tourné en 1977 et sorti à la grâce de Gérard Depardieu, grand admirateur du génial cinéaste américain John Cassavetes, en 1992 en France, Opening night semble être un écho au sublime All about Eve. Un écho fort distinct mais un écho quand meme. Les coulisses d'une répétition théâtrale, une actrice vieillissante luttant avec un rôle d'une femme de son âge, les affres de l'alcool et des planches, les correspondances entre ce qui se passe sur la scène et dans la vie … Les thèmes communs ne manquent pas.

Ici Myrtle – composition absolument électrisante de l'immense Gena Rowlands, épouse du cinéaste à la ville – entre en proie avec le mal de vivre, celui d'avoir bien entendu assisté à la mort de cette jeune admiratrice, mais on suppose que ce mal-être vient d'avant, il est profond, son entourage est profondément bienveillant mais le mal est en elle. L alcool est son compagnon, il l'aide à tenir, à lutter contre elle-même et contre ce rôle qu’elle ne comprend guère et contre lequel elle entre en lutte, contre lui et aussi contre les scénaristes, afin  non de l'incarner mais de le faire venir à elle. Chaque répétition, chaque montée sur scène est facteur d'angoisse, va t-elle y parvenir, va t-elle mettre la représentation et donc elle-même en tant qu’actrice en péril, la tension est extrême, les visages et les personnages de chair filmés de près par une caméra compatissante, humaniste au plus haut degré, frémissent.

L amour, le manque d’amour, le manque d’amour de soi, la mort de l’amour, la désespérance devant le recul de l’estime de soi, le temps qui passe et laisse des rides … Une scène magistrale, bouleversante, oppose dans la loge de Myrtle la comédienne à la scénariste, femme plus âgée, laquelle ne comprend pas ou ca coince et tend davantage à la femme qu’à l’actrice un reflet d’elle-même dans son age actuel que celle-ci refuse et lui renvoie en boomerang. Vous parlez de vous lui répond en substance l’actrice, ne venez pas jouer sur mon terrain, le reflet de moi-même est avant tout mon affaire, une affaire suffisamment douloureuse pour en rajouter.

L’actrice va donc progressivement, à force d’entrer en lutte avec ces partenaires de théâtre qui veulent la faire rentrer dans leur cadre, imposer le sien. Et c’est de cette obstination faite de tempêtes, de refus obstinés, d’introspections douloureuses, de chutes, de cris et de larmes qu’elle va enfin parvenir à sortir d’elle-même et du puits et du rôle pour enfin endosser la tête haute à la fois son âge, sa vision de celui-ci, sa propre interprétation, laquelle parce que l’incarnation c’est elle et elle seule qui  sur scène l’assume, l’aidera admirablement à refaire surface, à aimer, à s’accepter enfin, et à revenir d’entre les morts, enfin libérée du fantôme de la jeune admiratrice, et au-delà-de tous ses fantômes.

Film incandescent sur la libération intérieure, sur l’appel à résister contre toutes les chaines intérieures et extérieures, film sur le courage que demande le fait de vouloir vaille que vaille vaincre ses démons, Opening night, brulot bouleversant, est un des plus grands films de son auteur. Un hymne à la vie et à l amour dont on ressort les larmes aux yeux par tant de beautés et de force.


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