dimanche 19 novembre 2017

Joëlle (extrait de : Reflets du fond d un puits)





Elle a fini par y arriver, Joëlle... Elle l'a fini, son livre. 3 ans... 3 ans de travail pour un petit fascicule d'une centaine de pages qu'on découvrira d'ici quelques jours parmi des centaines d'autres. Posé là, un peu comme elle, discrètement, dans certaines librairies de quartier. Il s'en vendra quoi - deux cent ? A peine ? Elle s'en fiche un peu, Joelle, elle s'en fiche même complètement. Le succès, l'argent, la notoriété, c'est pas son monde. Elle est haute comme trois pommes, elle marche lentement. Et sa voix est si fluette que pour saisir ces quelques confidences qu'elle distille à qui veut bien lui consacrer un peu de son temps, il faut se pencher et tendre l'oreille.

On est quelques-uns, dans le quartier, à l'avoir plus que remarquée : distinguée. Il faut dire qu'elle n'est pas banale. Pas de son temps. Décalée. Pour ça, il faut sans doute aimer comme moi trainer çà et là dans les cafés, et s'asseoir sans rien avoir à faire, et avoir le goût de regarder certains visages. Assis, on est tous à la même hauteur, et elle, planquée sous d'épais châles avec son épaisse tignasse frisée, c'est le genre à se fondre dans le décor, et à rester les yeux rivés sur l'écran d'un tout petit ordinateur portable, et à rester là, sur trois phrases, pendant des heures. 

La première fois, c'était il y a deux ans. J'étais à la table à côté. J'écrivais, comme elle, ça l'a interpelée. J'avais déjà été frappée par ce regard doux voilée de tristesse, avant ça, je l'avais surprise, perdue dans ses pensées, on ne sait où, dans quels abimes de réflexion. Les gens, autour, semblaient la connaître, et respecter ce vœu de silence que font secrètement ceux qui ont besoin de se replier au plus profond d'eux mêmes, dans l'attente d'un peu d'inspiration. Le serveur, quand elle lui faisait un signe de la main, avançait comme sur du coton, sa main frôlait la table, la tasse de thé, s'il avait pu se fondre dans un monde sans le moindre son pour lui faire plaisir il l'aurait fait. J'avais compris aussitôt que c'était une habituée, et qu'elle bénéficiait sans forcément l'avoir jamais demandé d'un petit traitement de faveur. De ceux qu'on accorde à des êtres un peu à part et qui nous touchent un peu plus que les autres.

J'ai senti ce jour-là son regard, derrière moi, tandis que mes mains courraient sur le clavier. Elle m'observait à la dérobée, discrètement, avec tact, et, loin de me distraire, ce regard que je ne percevais qu'intérieurement m'enveloppait. J'ai fini le chapitre, et puis me suis lentement retourné vers elle. Elle a dû esquisser un sourire, baisser timidement les yeux. J'ai encore gardé dans ma mémoire ce petit éclat de lumière, dans l'œil, que sa discrétion ne pouvait réussir à éteindre.

On a fait connaissance ce jour-là, ça remonte à deux ans. Au début, j'ai bien vu, c'était elle qui posait les questions. Il fallait juste lui laisser le temps de s'y faire, de se mettre en confiance. Non qu'elle sache à qui elle avait affaire, car aucune de ses questions n'était inquisitrice, c'étaient plutôt des perches qu'elle lançait sur des sujets d'ordre général, où on pouvait se contenter de s'exprimer sans avoir à trop se dévoiler.

Au bout de quelques jours, lentement, se sentant sans doute en terrain confiant, elle a commencé à s'ouvrir, par bribes. Le soir, car elle aimait rester face au comptoir siroter un verre de vin, elle parlait davantage, et puis l'ordinateur qui ne la quittait pas était clos, c'était plus fluide. Au fil de ces rencontres nées de nos habitudes respectives, j'ai pu reconstituer une partie du puzzle et entrer un peu plus avant dans la vie de cette petite bonne femme si singulière. Sa vie, dont je préfère conserver ce qu'elle m'a confié pour moi-même, se résumait à une succession d'épreuves sans fin auxquelles vaille que vaille elle parvenait à faire face. Seule l'envie d'écrire semblait la faire tenir debout et lui donner une raison valable de quitter l'appartement qu'elle partageait avec une mère très âgée et très malade. L'hiver comme l'été, elle venait donc là, passer le plus clair de son temps, comme Pénélope, à tisser sa toile, à la défaire, à la refaire. Je suis une laborieuse, m'a-t-elle confié un jour, et pour moi un mot doit être à sa place, et sa place n'en finit pas de changer, c'est terrible et en même temps ça me maintient sur mes deux jambes, car à peine l'ai-je posé qu'il m'intime l'ordre de le changer, alors je le fais.

Au bout de quelques mois, j'ai remarqué qu'elle se faisait plus rare. Puis, soudain, je ne l'ai plus croisée. Elle ne venait plus s'asseoir, de jour comme le soir, avec son petit ordinateur et ses lunettes. J'ai demandé aux habitués s'ils avaient de ses nouvelles. L'un d'entre eux me répondit que cela arrivait, parfois, elle se renfermait chez elle à double tour, qu'à ses moments-là on ne la croisait qu'accidentellement à l'épicerie du coin, le visage éteint et les yeux perdus dans le vague. Qu'elle était comme ça depuis des années, que c'était peine perdue de s'inquiéter plus avant, elle finirait bien un jour par réapparaitre.

Ce qui advint un certain matin de printemps, un matin pluvieux. Revenant du tabac, je l'aperçus, marchant à pas lents en ma direction. Il pleuvait fort, je m'en souviens comme si c'était hier. Instinctivement j'ai ralenti mon pas, et instinctivement elle a levé les yeux à quelques pas de moi. Je la dépassais de plus d'une tête, et elle avait une capuche qui lui masquait les deux tiers du visage. J'ai immédiatement senti quelque chose, et sans rien comprendre ai ouvert en grand mes bras. Elle s'est approchée de moi, est venue se lover. Je l'ai serrée fort, n'y comprenant rien, ne cherchant pas à comprendre quoi que ce soit. Nous sommes restés là tous deux, dans cette position étrange, sans échanger un mot. La pluie battait tellement fort que je ne suis pas sûr d'avoir entendu ses sanglots.

Au bout de quelques minutes, elle a esquissé un pas en arrière, j'ai desserré l'étreinte, ai levé mes mains et les ai posées sur ses joues trempées de pluie. Elle a levé les yeux vers moi, j'ai reconnu l'éclat, intact, recouvert d'un voile d'une tristesse inouïe. Elle a juste murmuré : c'est dur, tu sais - et j'ai répondu : je sais. 

Les mois qui ont suivi, cet étrange épisode s'est renouvelé à deux reprises. La troisième fois, on s'est assis à mon invitation à la terrasse du café habituel. Il faisait un froid sec, elle était emmitouflée sous un immense manteau sans forme. C'est ce jour-là qu'elle a trouvé la force pour me conter son histoire. Il y aurait de quoi en tirer un livre, lui ai-je fait remarqué. Lasse, elle m'a rétorqué : mais qui veux-tu que ça intéresse ? Et puis j'ai mon livre, à finir, et qui me donne bien du tracas.
 Juin est revenu, et avec lui les jours ensoleillés. J'ai recommencé à la voir plus souvent assise à la même table, avec toujours son petit ordinateur. Je l'ai perdu ici un soir, me dit-elle désolée le premier soir, tu te rends compte, je suis obligée de tout recommencer, je n'avais fait aucune sauvegarde, je n'y comprends rien à la technique... 
 C'est pénible, lui ai-je dit, mais tu vas y arriver. Ca va me prendre du temps, dit-elle, mais qu'importe, je n'ai que ça à faire.
 C'était l'an dernier, il y a un peu plus d'un an. 

Hier, en allant chez l'épicier, l'esprit vagabond, je me suis surpris à poser mon regard sans penser à rien sur l'écran de la caisse électronique où l'on peut suivre le défilement des articles passés au scanner. Entre deux clients, de petits inserts publicitaires, je n'y avais jamais vraiment fait attention, sur des activités des gens du quartier, des cours de danse, des trucs comme ça. A un moment, j'ai reconnu, sur l'écran, une minuscule photographie. C'était le visage de Joëlle, bien plus jeune. Puis l'image s'est dissipée, et la publicité a changé.
 J'ai demandé à la jeune employée si elle pouvait la faire réapparaitre, cette image, après avoir lâché un "ça alors, Joëlle". La jeune femme a souri : ah, vous la connaissez-vous aussi ? On était que deux, dans l'épicerie, ça tombait bien, elle m'a conté les épisodes manquants, les derniers mois, la remontée, l'inspiration qui vient, et puis le livre qu'elle reprend du début à la fin, jusqu'au bout, les corrections, la petite maison d'édition tenue par un vieux copain à elle qui lui aussi habite le quartier, la publication, dans quelques jours... Elle me raconte ça avec le sourire, me tend un petit carton, dans un mois elle fait une lecture publique, ça vous dirait de venir ? Pas de bol, la date ne colle pas, je serai en Corse, mais pas grave, il y en aura d'autres dit-elle, vous viendrez ?

 Je sors l'âme légère. Le ciel est bleu, la température clémente. Je songe à Joëlle la persévérante, à tout ce qu'elle m'a confié d'elle, ces écueils qu'elle a traversés pour parvenir à ce jour prochain où elle se tiendra en face d'une petite poignée de gens qui comme moi l'aiment, et auxquels, de sa petite voix fluette, elle lira, assise sur une chaise au fond d'une petite pièce aux éclairages tamisés, les mots qu'elle aura en son cœur et des années durant ciselés.


Extrait de : Reflets du fond d’un puits (Chroniques), paru en 2016. Commande en ligne sécurisée sur le lien : https://www.thebookedition.com/fr/reflets-du-fond-d-un-puits-p-345706.html


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire