jeudi 10 août 2017

Suzanna et Beau-Papa Grondin, chienne et chien se flairent


Lorsqu’il la vit pénétrer son antre, Grondin, nerveusement, se redressa et fit tomber au sol un mégot qu’il maintenait serré entre ses dents depuis le matin. Il leva la main et fit taire les trois présents.
« Vous nous laissez, les véreux, marmonna-t-il à l’attention des avocats. Celle-là, c’est un diadème et c’est rien que pour moi »
Il la contempla avec fascination. Elle s’était recouverte d’une robe rouge écarlate, et avait caché ses longs cheveux d’ébène sous un foulard noir. Un discret maquillage relevait son visage d’une absolue pâleur, lequel ne traduisait aucune émotion. Elle avança d’un pas lent jusqu’au centre du salon, et ne se retourna point quand les congédiés prirent la porte.
« T’en as mis du temps !
- Le temps qu’il faut, répondit-elle en un souffle en allumant une cigarette.
- Je t’aurais cru plus rapide.
- Plus avide ? 
- Tu fais monter les enchères ?
- Pas besoin Beau-Papa. Ça monte tout seul, ces choses-là »
Il fit un pas en sa direction et cracha au sol.
« Pas faux. J’pensais à toi, justement.
- Depuis ce soir ? Drôle de coïncidence, fit-elle en esquissant un sourire.
- Petite pute, va ! Ben non, tu crois quoi ?
- Je crois bien que t’as un retour de gaule, beau-papa, fit-elle en dégrafant le premier bouton de sa robe. Ça fait combien de décennies que tu te contentes de négresses de seconde main ?
- C’est des chaudasses ! Elles, elles savent remuer la croupe et fermer leur gueule.
- Tout l’inverse de moi en somme.
- T’es cash, ya pas à dire. Pute, mais cash »
Elle lui tendit une cigarette.
« C’est quoi cette merde ?
- Des cigarettes de pétasses qui se la jouent ?
- Ça y ressemble…
- C’était qui les trois affreux ?
- Bah, des cloportes de métropole qui viennent mettre leur nez dans mes comptes.
- C’est toi qui les paies ?
- Nan, c’est l’autre partie.
- L’autre partie ?
- Une bande de couillons à la peau sale qui ont léché le cul d’un vieux coco du Sud et m’ont collé un procès au cul. Pour expropriation qu’y disent …
- Paraît que t’es un as dans ce domaine
- Tout est bon pour faire du profit
- Vraiment ? »
Il reconnut dans son sourire une marque d’approbation.
« Et donc les trois zozos ?
- Ben…
- Tu leur graisses la patte ?
- Je débourse pas un kopek. Mais à la clef ya du bon pour eux.
- Et ?
- Faut laisser mijoter.
- Ça existe des incorruptibles ?
- Mes fils, peut-être.
- Pierre pas sûre du tout. Charles je dis pas.
- T’es fiable comme une planche pourrie dis-donc !
- On se flaire beau-papa
- T’es parfumée à quoi ?
- Un truc de bourgeoise qui coûte un bras
- Moi je pue le formol et le dessous-de-bras
- J’avais cru remarquer. Pas pour me déplaire.
- T’as vu quand il est en sueur comment il schlingue ton mec ?
- Un régal ! », s’esclaffa-t-elle.
Grondin se leva et attrapa dans un placard une bouteille 
« T’as envie de te retourner le cerveau ?
- A petite dose je dis pas non.
- On trinque ?
- A quoi ?
- A nous pardi !
- Précisez beau-papa.
- Ah mais quelle chieuse ! Ouvre ton bec et bois bordel ! On verra bien après nan ? »
A son tour elle se leva et s’approchant de lui avança son verre.
« Toi tu m’intéresses vraiment, fit-elle.
- Ecoutez-la celle-là !
- Je fais pas semblant
- C’est bien c’qui m’inquiète. Que tu rampes pas ça m’botte. Mais tu vas trop vite
- Tu trempes depuis deux siècles dans le formol papy. Moi, pas plus tard que la semaine dernière j’ai fait vaciller un Président.
- Et au passage tué tes parents.
- Pff. Pas responsable de ça !
- Ta version ?
- La loi de la jungle.
- T’y es.
- Je sais : c’est pour ça que tu m’intéresses. Grandement, même.
- T’attends quoi de moi ?
- Tout !
- Comment ça tout ?
- Que tu m’apprennes tout.
- Pour ?
- Juste la première place. Rien que ça. Le reste : fuck off
- Et toi en échange tu me donnes quoi ?
- La lumière.
- C’est tout ?
- Il te manque quoi à part la lumière ?
- Un bon marbre pour ma maison, et une bonne quinzaine de dents.
- Sois pas pingre : trente-deux, pas une de moins
- Sale petite conne.
- Sale oui. Petite oui. Mais conne ? »
Elle porta le verre à ses lèvres et ne le quittant pas des yeux avala d’un coup sec, puis fut prise d’une quinte de toux.
« J’ai dit : tu vas trop vite…, marmonna-t-il en lui tapant dans le dos. Bon, écoute, ça va, on peut causer toi et moi. Assieds-toi, et pour une fois arrête ton cirque ok ? »
Résistant contre la toux elle acquiesça et obéit.
« J’texplique. Pasqua t’a à la bonne, et pas qu’un peu. Pour moi ça vaut un chèque en blanc. Alors je te le fais. Sans arrières pensées. Je sais de quoi t’es capable, tu sais aussi pour moi. Vu comment on est constitués, sûr qu’un jour y’en a un qui bouffera l’autre, mais on y est pas. Alors en attendant…. »
Il porta le verre à ses lèvres et avala une gorgée. Son regard avait pris une coloration étrange, elle perçut qu’il allait se lancer enfin et franchement.
« J’ai un peu de business, ici. Un peu, façon d’parler. Des trucs à la con, juste des machines à cracher du cash. Peu te dire que ça me fait chier, parce que j’ai beau être une belle salope pour dépecer Pierre Paul Jacques, j’ai pas la queue d’une idée. On rentre dans mes affaires comme dans une chambre d’enfant : t’as des tas de jouets au sol, et aucun va avec aucun. C’est juste chiant ».
Suzanna se pencha lentement et prit ses mains.
« Je vois, fit-elle. Vous voulez…
- Déjà on se tutoie. Et t’arrêtes de me draguer ok ? T’es la poule d’un de mes fils, ça me gêne ton numéro à deux balles…
- OK pigé.
- T’es en marketing pas vrai ?
- Il me reste quelques années avant de décrocher le diplôme.
- C’est important à tes yeux, ce bout de papier ?
- En soi non. J’aurais pas de problème à fabriquer un faux. Mais voilà : j’ai encore des tas de trucs à apprendre si j’ai envie d’être plus que bonne 
- Tu vises le haut de la pyramide ?
- Le reste m’intéresse pas.
- T’aimes le fric ?
- Le fric facile.
- Du genre ?
- Ben le tien ! Chirac m’en filait pas mal figure-toi, dans de grandes enveloppes. Ça, tu vois, j’adore.
- T’en fais quoi ?
- Je le dilapide !
- T’es vraiment conne 
- T’es gentil mais on a pas le même âge. Et puis oublie pas d’où je viens.
- Regarde où t’as atterri poupée, ici c’est pas pareil. Alors leçon numéro un : ce que tu gagnes, peu importe comment, mais tu le places à l’ombre. Compris ?
- Compris.
- Bien. Bon, étudiante ça veut dire formation. Ça tombe bien, j’possède deux boites qui font ça, qui végètent un peu, avec une grosse conne de parisienne névrosée à leur tête. Elle fait de son mieux, c’est-à-dire ce que je lui demande : un peu de fric. Elle bosse jour et nuit weekend ends inclus. 
- C’est quoi le rapport avec moi ?
- Ya un cursus marketing dedans, avec une école de commerce derrière pas dégueu, le CNPF en co-financeur, et de bons formateurs. T’as qu’à t’y inscrire, et en parallèle tu y bosses.
- Pas con
- Tu peux commencer quand ?
- C’est quoi ce que t’attends de moi ?
- Déjà que tu aies mini 18 de moyenne. 
- Facile
- Ensuite que tu observes, que tu jauges le truc, que tu me rapportes ce qui va, ce qui va pas. Histoire de voir ce que t’as dans le cerveau.
- En deux semaines c’est fait
- Putain que t’es pressée ! Ici faut y aller mollo poupée, t’es pas dans ton trip princesse, les négresses qui bossent là-dedans, avec ta dégaine elles vont te voir venir et te transformer en chair à rougail saucisse. Alors tu fais comme j’te dis : tu prends tes marques, je suis pas aux pièces. T’as ton diplôme avec mention quand ?
- Deux ans et demie max.
- J’peux t’faire sauter une classe.
- On verra, j’en suis pas là
- Deux ans et demie c’est trop long
- Et c’est moi qui vais vite ?
- Le boss c’est moi. Dans un an et quelques je vire la grosse et t’es dans la place. T’as deux ans pour faire de ce truc le plus gros centre de l’île. Ça t’convient ? »
Suzanna recula dans son fauteuil et prit une longue inspiration. Elle avança sa main vers la bouteille, fit signe à son beau-père de la resservir et porta à nouveau le verre à ses lèvres.
« Ce cul sec-là il va passer comme du petit lait », fit-elle en lui souriant étrangement.

Extrait de SUNDANCE – Livre 2 – EXODE – vol.1
Sortie le 5 novembre 2017 sur thebookedition.com
Vol.1 ICI -



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