lundi 28 août 2017

Redemption ou la mort du Père


Il s’en fut tôt, le pas lent, dès les premières lueurs de l’aurore, rejoindre les sentiers creusés dans la terre à main d’homme et recouverts d’herbes folles. Aux recoins des vallées, le vent soufflait comme un feu sur des braises, et lui, à peine recouvert d’un manteau de bure, avançait, l’œil baissé mais le nez en éveil, remarquant à peine l’écho régulier de ses pas de colosse frapper le sol à le fissurer, comme si ce contact si nouveau entre l’homme qui marche et la terre qui résiste induisait cela, cette violence sourde, insondable, régulière, et dont il ne pouvait guère se préserver qu’ainsi que le font les bêtes.
La traversée dura deux saisons. Seuls les faons et les lièvres l’approchaient, lorsqu’écrasé de fatigue il lâchait ses courbatures dans le lit des ruisseaux. D’âme humaine il ne vit point, pas même à l’extrémité des horizons qui, de nord, de sud, d’ouest et d’est, s’ouvraient. Tout, dans ce voyage aux airs de pénitence, œuvrait pour extraire du temps comme de l’espace le moindre frémissement autre que celui des branches et des feuilles et des fleurs et des cours d’eau. De masse envahissante la tête s’était presque d’elle-même aspirée au dedans, dragon désormais inoffensif laissant libre tous les pores aiguisés en mille réceptacles
de sons, d’odeurs, de lumières. Tout, là, tout ce qui était donné, là, au Monde, cette pureté, ce silence, cet infime battement d’aile – tout pénétrait. C’était le cadeau de vie, ce cadeau qu’elle lui avait fait, dont il tirait à présent l’essence même, la sienne, pour un temps bref et sûrement infini, elle qui l’avait béni après avoir éclairé d’un mouvement de doigts la caverne, disant là, disant ça, et il l’entendit ainsi, lui, l’infecté, puissamment ancré dans l’univers subtil, se devait à lui-même de creuser en dedans le don, s’isoler donc, un temps, puiser, pour ensuite – oui.
Ce qui vint. Il avait marché le long d’un lac à demi asséché, au creux d’une vallée ombrée de nuages gémissants, quand, au loin, il perçut une légère odeur de peau mêlée de parfums ambrés et d’onguents. Levant le menton, il vit, se dirigeant d’un pas lent en sa direction, une silhouette haute et traînante recouverte de métal, suivie d’une autre, à demi voutée, chevelure aux vents et recouverte de noirs, attachée celle-là à la première par une lourde chaine.
Ce fut l’homme qui, le premier, le reconnut. Il ralentit son pas, et prononça en se signant :
Fils !
Puis tomba à terre.
Celui qui fut ainsi désigné le reconnut alors, et à son tour se signa. Cet homme à présent avachi sur lui-même, ombre de l’ombre du reflet de qui il fut – cet homme, ce Père, cette apparition là, dans ce lieu d’absolue désolation, cette apparition projetée par les nuages sur cette terre de boue séchée, le bouleversa au-delà de ce qu’il aurait jamais pu imaginer, le ramenant ainsi brusquement des
étoiles au cratère et des troncs élevés des arbres aux racines.
L’homme n’était que nœuds, enroulé sur lui-même et à présent défait. Il traînait en preuve une pauvre femme en deuil, qui ne pleurait même plus de tant avoir pleuré son chagrin, et à qui il ne restait guère que cette ultime et noble mission, accepter de traîner vers la fin celui qui la traînait, témoigner d’une présence faussement docile de la traversée vers l’autre monde de cet homme si brutal qui aujourd’hui
abandonnait tout combat, et comprenait tard, si tard, bien trop tard, son erreur, involontaire, si désespérément involontaire, s’être cru un guerrier.
Lui l’homme bon, s’être ouvert un chemin de braises et de cendres…
Lui le fils d’un homme malade et sombre…
Lui le père d’un homme infecté et porteur de lumière.
Alors le Père pencha tête contre terre, s’inclinant, respectueusement, dit : Mon fils. Mon fils.
Et alors le fils, de ses bras ouverts en vaisseau agrippant à la taille ce poids qui chutait le releva, le hissant de toutes ses forces au-dessus de lui-même, de plus en plus haut, de plus en plus au-dessus, articulant : Père, et répétant : Père, et pleurant : Père, et hurlant aux cieux absents : Père – en le poussant, poussant, poussant plus haut, plus haut, plus haut vers les étoiles, jusqu’à d’une contraction du cœur devenir aile et de la masse soulevée tenter de façonner une matière légère, comme onfaçonne dans la glaise un être.
Mais d’elle-même et contre elle-même et toute désolée et tout autant résistante, la masse paternelle récusait, psalmodiant Fils, répétant Fils, mais que fais-tu à ton vieux père, il est trop tard mon enfant, trop tard maintenant, ma tête, fils, ma tête, je l’ai tant dirigée contre le reste que dorénavant elle me pèse à exploser, et elle va me perdre, Fils, elle s’en va, mon enfant, mon cœur, ma chair, demain – demain me souviendrai-je seulement de toi ? Les
ténèbres… Les ténèbres…
La femme s’était relevée et se tenait à distance. Elle avait maintenu sa chaine attachée, la tenait dans sa main droite. Elle s’approcha de l’homme, et dit.
- Parle à ton fils. Parle !
Elle l’aida à se tenir debout, droit sur ses jambes, usant de son dos comme un trépied, car les genoux de l’homme fléchissaient sous les épreuves, et toutes étaient restées emprisonnées, comme s’il avait à un moment jeté la clef, involontairement, parce que personne, jamais personne, et surtout pas ceux
qui auraient été en position de le faire, ne lui avaient dit : il y a une clef, cherche la en toi.
Alors à cet instant crucial, il ouvrit la bouche, l’ouvrit grand ouverte, se tenant devant son fils,ses deux mains pressées contre ses joues, tenant ce beau visage éclairé d’amour, et racla par trois fois sa gorge.
- Fils, dit-il. Fils. Ton père n’a que ça à te dire !
- Bien, répondit l’enfant bouleversé. Bien.
- Je ne sais rien dire d’autre, continua le père.
- Bien. C’est bien. C’est énorme. C’est immense. C’est presque trop grand pour
un coeur comme le mien.
Et ses yeux, pleurant une mer, emplirent le lac à ras bord, baignant leurs pieds. Et il lava ceux du père à mains nues, grattant de l’ongle la crasse sous le talon, raclant à pleines dents les cors et nettoyant d’eau pure les plaies.
- Tu es mon Père et je te remercie et je t’aime pour m’avoir de ta chair donné vie.
- Fils, O Fils !, pleura le Père. Combien j’aurais aimé paraître devant toi fier et
dressé comme un noble conquérant. Mais je n’ai plus rien. Je n’ai plus rien…
- Ne parais donc point, O Père, O mon Père. Ne parais plus. Ce n’est plus nécessaire. Plus nécessaire.
- Ma tête, fils, ma tête. Elle me joue des tours, et j’ai peur…
- J’entends, Père, j’entends. Je vois.
Et se relevant il la couvrit de ses mains douces.
- Ce qui autrefois grondait désormais s’est tari. C’est fini. C’est bien. Je suis heureux pour toi, car tu es là, et moi aussi. Et nous sommes ensemble, rassemblés. Sens-tu ?
- Quoi ? Je te vois, je vois ton regard, me pénétrer. J’ai peur, tu sais… Peur… Vas-tu entrer dans ma tête ?
- De quoi as-tu peur, Père ? De quoi ?
- Si tu peux me lire alors sans doute peux-tu me prendre tout entier…
- Et te dévorer ? Mais – Père – non ! C’est le contraire !
- Quoi, le contraire ? Quoi ?, implora-t-il.
Il s’affaissa soudain, et le fils coucha sa tête sur le moelleux de ses cuisses.
- Ce nœud, là, Père, ce nœud… Ce nœud recouvert de tant d’autres, accumulés, annihilant le souffle, bouchant l’horizon. Ce nœud !
- Eh bien Fils, quoi ? Quoi ce nœud ?
- Ce nœud n’est point toi.
Et le fils répéta.
- Ce nœud n’est point toi. Il ne vient point de toi. Je te le dis.
Et à ces mots, le Père se redressa d’un bloc, et fixant cet être de lumière si doux qui lui faisait face, lui tendant une poigne franche, il ajouta, en un magnifique et ultime geste, le dernier sans doute, celui sur lequel il souhaiterait clore sa vie :
- Je te remercie Fils. Je te remercie. Ton Père te remercie et te souhaite bonne et
belle vie. Je puis partir en paix, à présent.

Le 3e voile, un conte spirituel contant un chemin de croix depuis les ténèbres vers la lumière de l’amour. Paru en 2011. Commande en ligne sécurisée avec avis de lecteurs ICI



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