samedi 5 août 2017

Mon inoubliable Spiro


Kait m’avait prévenu que pour mes trente-six ans, Ali m’avait réservé un chaton. Ce n’est pas pour tuer la surprise, me dit-elle, mais un chat ce n’est pas un objet, autant que tu nous dises avant si tu en as envie ou pas…
A vrai dire je n’y pensais pas. Jusque-là ma vie quelque peu dissolue m’interdisait ce type d’engagements. Qu’en faire pendant les vacances, ce genre de questions… S’occuper de, veiller sur, s’engager – jusqu’à ma récente rencontre avec Zacharias j’étais assez éloigné de ce type de préoccupations. Jusqu’à ce que ces quelques mots de Kait viennent à semer une graine…
Le jour dit de l’anniversaire, le chaton annoncé ne vint pas. Quelque chose avait interféré, ce n’était pas le moment. J’en parlai à l’équipe au bureau, et Laurence, ma chère Laurence, cette fille à l’allure un peu gauche et aux épaules voutées, que j’avais aussitôt embauchée, alors qu’elle ne disait presque rien lors de notre entretien, ou alors des phrases convenues, qu’elle baissait les yeux et rougissait, mais voilà, cette jeune fille peu sûre d’elle dégageait, une profondeur, quelque chose de racé et de droit – Laurence me dit, si vous voulez, mes voisins ont une chatte qui vient d’avoir une portée, je peux vous en mettre un de côté. Comme sont-ils, demandai je ? Noirs. Noir…
Un chat noir… Instantanément cette image des livres d’histoire, les chats noirs, persécutés par l’obscurantisme, brûlés vifs, cette abomination. Voilà. Oui dis-je, s’il vous plait, réservez m’en un. Dans un mois me répondit-elle. J’en ai repéré un pour vous, un mâle, le plus beau de tous, qui se tient toujours à part des autres, très timoré.
Elle vint donc un matin un peu plus tard que d’habitude, tenant à la main une petite caisse de couleur jaune, et je vis alors, lové sur une couverture, une toute petite boule de poils noirs, et, se détachant distinctement, deux yeux d’un vert pur, qui m’observaient. Laurence ouvrit la caisse, le chaton bondit et se terra sous un radiateur. Nous étions tous accroupis, l’observant, apeuré, les griffes plantées dans la moquette.
A quatre pattes j’avançai vers lui, tendis un doigt qu’il renifla, puis le caressai. Il était recroquevillé sur lui-même, tremblotant, alors je pris mon temps, la main se posa sur le poil doux, lentement passa puis repassa, on n’entendait que de faibles râles, il inspirait de manière saccadée. Surtout ne pas forcer, laisser venir, cela je le savais, un chat il n’y a rien de plus fin, de plus subtil et de plus délicat, ne jamais imposer, laisser venir, alors après quelques minutes j’entendis un ronronnement, et pus le saisir, délicatement. Il était vraiment minuscule, un mois et demi pas plus, il tenait dans ma main.
J’oubliai à cet instant que j’étais en costume, dans mon entreprise, entouré de mon équipe, ces jeunes femmes et ces jeunes gens que je vouvoyais parce qu’il fallait marquer une distance, mais c’était trop fort, je ne voulus pas même masquer à quel point j’étais bouleversé, je tenais dans ma main ce petit être fragile, et avec lui toute la beauté du monde. Zacharias me rejoignit à la Place Carrée des Halles, dès dix-huit heures. Tu verras l’avais-je prévenu, il est au-delà des mots, il suffit que je le touche pour qu’il ronronne, il est tellement ...
Le découvrant à son tour, il confirma aussitôt, he is a black diamond, ses yeux, ils sont incroyables.
Aussitôt lâché dans l’appartement, le chaton fit le tour du propriétaire, déposant ses phéromones dans les moindres recoins, s’essayant à grimper sur les étagères et s’interrompant dès que je prononçai un « non » catégorique. Comment vas-tu l’appeler, me demanda Zacharias. Un nom grec, répondis-je, j’ai pensé à Spiro, ça me rappellera les bandes dessinées de mon enfance. Alors, prononçant le nom de Spiro une première fois, je vis qu’il le reconnut. S’étant retourné, le chaton me regardait avec intensité. Je répétai à nouveau, et il s’approcha de moi et vint se frotter contre la paume de ma main.
En à peine une demi-heure, il avait pris possession des lieux, utilisé sa boite, compris son nom, intégré une consigne et désigné son alter ego. Dès la première nuit où il vint se glisser dans les draps, Spiro avait choisi. Zak pouvait à peine le toucher, le chat se renfrognait, et venait se lover contre moi. Bastard, se moqua Zak, snobbish french boy ! Regarde, dit-il, il fusionne avec toi, il te dévore des yeux.
Peu à peu je plongeai dans cet univers infiniment subtil. Au contraire des chiens, dont le comportement est à l’opposé, le chat impose son rythme, fait de lenteur, de nuances et de raffinement. Prenant possession d’un territoire, il demande à ce que l’homme se mette entièrement à son niveau, et comprenne chaque indice de son comportement. Nul ne peut forcer un chat à faire ce qu’il veut, c’est lui qui, dès lors que l’on apprend à le décrypter, propose. En échange, il guérit. De tous les chats que j’ai jamais connus, Spiro fut sans doute le plus délicat, le plus craintif et le plus sensible. Le moindre faux mouvement, la moindre inattention, et le voilà qui détale. A part Kait et bien sûr mon Peter Pan, il snoba tout le monde, se terrant dès que quiconque pénétrait les lieux. En revanche il me surprend, depuis neuf ans, à s’approcher quand sans dire un mot je l’appelle, à se poser sur mon ventre et s’y assoupir lorsque la tristesse m’envahit. Et là, se blottissant, il aspire et éponge mon mal, sans que je sache comment ou bien quand il s’en débarrasse à son tour.
J’appris à communiquer avec lui par télépathie, dès ses premiers jours rue Coquillière, puis à converser. On le sait, entre eux les chats ne miaulent point, ils se contentent le plus souvent de grogner, et se mesurent par des positions faciales ou corporelles. L’intensité de leur regard, tandis qu’ils émettent ce que je puis réellement considérer comme une parole, car j’en comprends très aisément le sens, nous oriente. Lorsque je le prends délicatement dans mes mains, le presse contre ma poitrine, le berce, danse avec lui, que ses deux pattes entourent mon cou, griffes rentrées, qu’il frotte sa petite tête contre la mienne, et que je lui parle, il m’observe de son regard vert, miaule, sort sa langue râpeuse, supporte d’être tenu dans n’importe quelle position, sans jamais se débattre, la tête en direction du sol, qu’il se rattrape en grimpant sur mes épaules, reste assis de longues minutes sur l’une d’elle, passe ensuite sur l’autre, me donne quelques coups de tête au passage, de lui-même redescend dans mes bras et frotte son museau sur mon nez…
Instants de bonheur, instants de grâce où ce qui passe de l’un à l’autre dépasse en pureté tout ce que l’univers peut produire, cette absolue confiance, cet amour inconditionnel de chaque instant, qui se donne à vivre loin de la comédie humaine. Je pus grâce à lui donner libre cours à l’immense tendresse rentrée que je portais en moi, une tendresse attentive, soucieuse de l’univers de l’autre, et ce relâchement, cet abandon me furent d’un infini secours, car il asséchait progressivement le puits du besoin, me détachait peu à peu d’une dépendance éternellement sujette à frustrations, car trop fugace, trop rare, trop peu sûre.
Alors, le premier soir où je fus seul avec lui, alors que Zak s’était envolé pour Athènes, et tandis qu’il se tenait assis devant moi, je l’appelai, il s’approcha, je le pris dans mes bras et prononçai à voix haute : Spiro, petit trésor, je te donne ma parole, tu seras avec moi jusqu’à ton dernier souffle, tu seras heureux, je te le jure, tu auras tout l’amour du monde depuis ce jour et jusqu’à ton dernier, quoi qu’il arrive. Je tins parole. Je l’emmenai avec moi plus de trente fois à Athènes, il me suivit à peu près partout dès lors que mes voyages duraient plus que quelques jours. Et je lui offris, dans cet appartement, la liberté de se sentir vraiment chez lui, réagissant abruptement dès lors que quelqu’un pénétrant chez nous faisait la moindre réflexion sur « ce chat », « j’aime pas les chats », alors ne reste pas disais-je, car ici tu es chez lui.
Je lui appris très jeune à voyager, dans un petit sac à dos avec des trous pour respirer, et pus constater à quel point, contrairement à bien des chats qui ne supportent pas le transport, il était paisible. Quinze heures parfois, sans un miaulement, sans jamais être malade, le sac posé sur mes genoux dans l’avion, la main à l’intérieur, sur le poil soyeux. Je le pris dans mes bras, dans les rues d’Athènes ou d’ailleurs, terrifié il se blottissait, serrait ses pattes contre mon cou, il n’était pas même nécessaire de tenir sa laisse…
Un jour Zak m’appela et me dit qu’il venait à son tour de prendre une petite chatte. Elle est noire, dit-il, et elle s’appelle Lefki, ce qui en grec signifie blanche, comme ça Spiro aura une femme. Le premier contact entre les deux fut des plus réjouissants, ils n’avaient que quelques mois, ils se coursaient dans l’immense pièce principale, se léchaient l’un l’autre, s’endormaient côte à côte. Puis, lorsque vint l’été, alors que nous déjeunions, nous entendîmes des râles provenant de la salle de bain, puis les deux félins gagnèrent le salon, et nous les vîmes accouplés, elle grognant, lui collé à elle et tenant sa nuque dans sa gueule, et cela dura à peu près toute la journée, et la nuit entière.
Un soir d’octobre, Zak me prévint que la portée était là. Quatre chatons, trois survivants, le premier ayant été étouffé sous la mère tandis qu’elle mettait bas. Je pris aussitôt un billet, et arrivai dans la nuit de vendredi, accompagné de Spiro. Lefki veillait, le père ne pouvait approcher. Les trois petits, quelques centimètres pas davantage, se mêlaient les uns aux autres, collés au ventre maternel, poussant des piaillements. Nous étions cinq, Zak, Elena, Vladi, Tasia et moi, accroupis, par terre, à observer des heures entières les moindres tressaillements, ces petits cœurs qui battaient. Nous pûmes les poser sur le lit, et les regardant un à un je trouvai leurs noms. Le plus aventureux, celui qui partait à la conquête du monde, je l’appelai Marco. Celui là – car on ne savait de quel sexe ils étaient -, qui piaillait en permanence, Silencio. Celle-là qui faisait sa fière et marchait comme un mannequin, je lui offris le prénom d’Hedvig, une amie mannequin.
Tous trois grandirent, et leurs bêtises mirent à sac l’appartement sans qu’à aucun moment Zak ne sévisse. Nous avions cinq chats noirs, dont trois petits. Il s’attacha très vite à Marco, qui il est vrai eut très jeune un comportement exceptionnel, le suivant comme le fait un chien, montant sur la table lorsque nous mangions, et penchant sa tête en prenant un air implorant pour nous indiquer qu’il avait faim. Spiro et Lefki restèrent soudés, dormant l’un contre l’autre dès que les petits eurent grandi, et Spiro, débarquant après un mois d’absence à Athènes, se faisait régulièrement courser par ses propres enfants, ne réagissant point, se contentant de reculer, et d’attendre patiemment que Lefki le rejoigne, ce qui après quelques heures arrivait toujours.
Un soir, alors que j’étais à Paris, je trouvai Spiro étrangement reclus sur un coussin, poussant de petits râles, allant à sa caisse, y restant longtemps sans rien y faire, revenant sur le lit et se tenant à l’écart. Il souffrait, je le sentais, mais ne compris pas tout de suite. Le deuxième jour, puis le troisième ce fut pareil, puis le quatrième, je le retrouvai sous le lit, geignant, ne me laissant pas l’approcher. Sa caisse demeurait sèche, il n’urinait plus, alors je consultai un vétérinaire qui m’indiqua que cela arrivait parfois, une petite infection de rien du tout, qui d’elle-même cesserait.
Le sixième soir, alors que je regagnai l’appartement à minuit, je le retrouvai allongé de côté, la langue pendante, sur le sol. Il souffrait, et soufflait, et me regardait, d’un œil éteint. Il ne s’alimentait plus depuis quarante-huit heures, et je sentis qu’il était en train de mourir. Tiens bon lui dis-je, je vais te sortir de ce mauvais pas.
Occlusion du canal de l’urètre, diagnostiqua le vétérinaire qui débarqua quatre heures plus tard, il y a urgence, s’il n’est pas opéré dans la nuit, il y passe, sa vessie est sur le point d’exploser. Je n’avais même pas remarqué que son ventre avait doublé de taille… Je pris un taxi et arrivai à cinq heures dans une clinique du XVIIe arrondissement. On l’allongea sur une table froide, et là, il se laissa faire, sans jamais me quitter un instant des yeux. On lui enfonça une seringue dans l’urètre, trente fois le contenu d’urine, Spiro lentement se sentait peu à peu soulagé, le vétérinaire appuyait délicatement sur la vessie, il avait les griffes rentrées, je le regardais et lui parlais, t’inquiètes pas disais-je en le caressant, je t’ai promis.
Il resta deux semaines en observation. Chaque jour je vins passer deux heures en sa compagnie, l’équipe me dit qu’ils n’avaient jamais vu ça, autant de temps consacré à un animal, je ne peux tout simplement pas faire autrement dis-je, il n’y a rien de plus important dans ma vie que ça, qu’il vive, voilà ce que je veux.
Son état resta stationnaire. Il n’y avait pas d’explication physiologique. Pas de calculs, pas de détournement du canal, rien qui explique cette incapacité à uriner. Ils m’expliquèrent alors que seule une opération extrêmement risquée pouvait le sauver, une chance sur deux de le laisser en vie, un trou artificiel, on ôte l’appareil génital, mais je répondis que je voulais tout tenter avant d’en arriver à prendre un risque pareil. Cela va coûter cher, me firent ils remarquer, car les soins, la garde, les analyses, on avait déjà dépassé deux mille euros, mais l’argent, ce n’était pas ça, ça n’avait strictement aucune importance.
Après deux semaines je le repris à la maison, et en quelques jours le globe vésical se reforma. Je l’amenai un dimanche matin à la clinique, et manuellement le vétérinaire le soulagea, puis m’apprit à le faire à mon tour. Soyez délicat dit-il, sentez là, sous le ventre, la vessie, prenez la dans votre main, appuyez lentement, tout en le tenant dans vos bras au-dessus de la baignoire. J’arrivais à le débarrasser de quelques centilitres, mais c’était trop pénible, je n’y parvenais pas.
Alors, à force de l’emmener puis de le ramener dans son sac à dos, je découvris par hasard, tandis que j’avais pris le métro, que le bruit des rames le libérait, la peur sans doute faisait qu’il se lâchait, et dès cet instant je pris l’habitude de l’emmener ainsi tous les jours, sillonnant Paris matin et soir en métro. Cela dura ainsi près de deux mois. Je l’emmenais partout. Au bureau, chez les clients, il suffisait de poser le sac à dos noir à mes pieds, personne ne faisait attention. Même au cinéma. Toutes les semaines un passage chez le vétérinaire de la rue Etienne Marcel, qui à chaque fois inventait mille remèdes inutiles coutant les yeux de la tête, jusqu’à ce qu’un jour je lui dise que là, on était pas dans un cas de toutou à mémère et que sous airs pompeux il était nul.
Vous en faites trop pour lui dit-il, et je le renvoyai sèchement dans ses filets en lui faisant remarquer que je n’avais jamais eu besoin d’enfiler une blouse blanche pour dire « je ».
De guerre lasse, j’étais prêt à tout tenter. Une amie me parla d’une vétérinaire medium, qui exerçait dans le septième arrondissement. Tous les nantis la connaissent me dit-elle, tu vas devoir patienter sacrément pour avoir l’honneur d’un rendez-vous. J’appelai, et tombai directement sur elle. J’eus à peine le temps de prononcer quelques phrases qu’elle me dit, votre voix, c’est incroyable, on vous a déjà parlé de votre voix ? Puis, alors que je commençai à peine à lui répondre, tout à l’heure, à dix-sept heures, venez ! J’entrai dans un vestibule plein à craquer, et la porte s’ouvrit.
C’est vous, venez, me fit l’assistante, le docteur vous attend. Je vis cette femme, souriante et drôle, qui m’accueillit par « ah c’est vous qui avez cette voix », oui dis-je, et elle ajouta : « mais c’est que j’ai senti, dans cette voix, quelque chose, il fallait que je vous reçoive là, maintenant, ne me demandez pas pourquoi, il y a plein de choses qui ne s’expliquent pas ». Elle ausculta Spiro. Puis, après l’avoir palpé, elle sortit un pendule. Ne soyez pas trop surpris, je suis assez spéciale, dans mon genre. Je vois, dis-je, mais rassurez-vous, on est deux. Elle sourit, puis passa plusieurs fois le pendule au-dessus de Spiro. Ce chat a aspiré votre peur, me dit-elle, et ce qu’il a pris de vous est si puissant, si destructeur, qu’il ne peut plus, dans le sens littéral, évacuer.
Je savais. Quelque chose en moi m’avait soufflé ce qu’elle venait de mettre en mots. Avez-vous subi un traumatisme récemment, me demanda-t-elle, et je lui racontai. Ne cherchez pas davantage. Les chats sont magiques, savez-vous, ils sont ouverts sur le monde parallèle, et communiquent avec nous d’autant mieux si nous sommes sensibles à ce qui est en deçà du tangible. Votre nom, me dit-elle, signifie quelque chose, dans la kabale, de très puissant. Christ of Cross, détacha-t-elle. Donnez-moi votre main. Voilà, exactement la même position, j’en étais sûre, vous avez fusionné. Comment puis-je lui ôter ce qu’il a aspiré de moi, lui demandai je ? On ne peut pas interférer sur ce qui est d’ordre supra rationnel, dit-elle, sauf à effectuer cette opération dont vous m’avez parlé. Si vous y croyez de toutes vos forces, alors il sera sauvé. Elle sortit de sa bibliothèque un petit livre, feuilleta les pages et s’arrêta sur un passage. Connaissez-vous Ignacio de Loyola, demanda-t-elle ? Il a exactement la même position du pendule que la vôtre et celle de Spiro.
Et elle me conta l’histoire de ce jésuite basque promoteur de la Contreréforme, dont la vie fut coupée en deux, une première époque consacrée au pouvoir, à la chair et aux armes, interrompue brusquement par un accident, et une seconde, entamée par une période d’ermitage, et dédiée au spirituel et à la transmission. Votre vie s’inscrit en parallèle à la sienne, si l’on en croit le pendule, et Spiro est là pour aider à ce long et douloureux passage. Je sortis de son cabinet dans un état second mais l’esprit clair, certain que ce qu’elle m’avait confié détenait une part de vérité essentielle. Quelques jours plus tard, il refit une occlusion, et je l’apportai à l’aube chez le vétérinaire avec autorisation pour opérer. La neige avait recouvert la ville, je dus partir aussitôt à Gennevilliers animer un stage. Le vétérinaire m’appela à la pause de l’après-midi. Venez aussitôt me dit-il, on n’y arrive pas, il faut l’emmener de toute urgence à l’Ecole Vétérinaire de Maisons Alfort.
J’appelai Laurence à Rueil et elle fonça, puis me rappela de là-bas. Vous devez passer ce soir signer les papiers au cas où, me dit-elle, et je traversai la capitale et arrivai glacé à vingt heures dans les bâtiments immenses de cette noble institution. Après avoir signé l’autorisation de disposer du corps en cas de décès, j’attendis une heure dans une antichambre. Une femme apparut et s’avança vers moi. L’opération s’est bien déroulée, me dit-elle, suivez-moi, je vais vous conduire à lui, il se réveille en douceur. Elle m’accompagna vers une pièce sombre où, dans une cinquantaine de boxes, somnolaient des animaux.
Je m’approchai de lui, et le vis, lové, tremblant, encore sous l’effet de l’anesthésie, une lampe à UV pointée sur lui. Ses petites pattes semblaient caresser l’air en d’infimes frémissements.

Je revins deux jours plus tard, un samedi matin d’hiver, traversai l’immense parc recouvert de givre, et entrai dans un bâtiment désert. Un interne vint à ma rencontre. Il est incroyablement doux me dit-il, on peut tout lui faire à votre chat, ses griffes sont toujours rentrées, il ne miaule ni ne se plaint. Nous entrâmes dans une pièce aux murs blancs, et je vis de loin Spiro, sur une table d’opération, que deux jeunes femmes en blouse blanche nettoyaient. Il me reconnut tout de suite et, se redressant, miaula puis, sautant de la table, atterrit dans mes bras. On dirait qu’il vous a retrouvé, sourit l’une des deux internes. Merci, lui dis-je, merci de ce que tu as fait. Il cligna des yeux, et vint se frotter à moi.


Extrait de UNE DEFLAGRATION SALUTAIRE
Recit auto-biographique publié en 2010 
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