vendredi 11 août 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 13 -


Elle traversa les longs couloirs. On n’avait pas encore allumé, le quai des orfèvres
respirait encore la tiédeur de la nuit. Elle croisa comme chaque matin une vieille
femme, qui, en chantonnant, récurait les parquets.
Elle poussa la porte du bureau et frémit.
Elle venait de surprendre une respiration, toute proche.
« Qui est là ? »
L’ampoule dirigée vers elle l’aveugla un instant. Le commissaire se tenait assis,
dans la pénombre. Il était vêtu d’un grand imperméable, et avait gardé sur le
crâne un chapeau qui retombait sur ses oreilles.
« Je ne m’attendais pas à vous voir !, formula Anna en se forçant presque.
- J’espère ne pas vous avoir fait peur…, répondit-il d’une voix mielleuse. Vous
arrivez toujours la première, Mademoiselle Crémieux. Toujours avant l’heure…
- Je…C’est que j’habite à côté et…
- Je sais ».
Il revissa son chapeau, laissant apparaître une touffe de mèches négligées, au
travers du front.
« Voyez-vous, Mademoiselle Crémieux, cette maison a besoin de se préoccuper
de celles et ceux qui la servent… »
Anna n’osait affronter son regard. Le ton patelin qu’il utilisait ne lui disait rien qui
vaille.
« Nous sommes quelques-uns, ici, à avoir remarqué avec quel entrain vous
semblez vous investir dans votre tâche. Contrairement à bien des femmes de
votre âge, jamais vous ne vous plaignez. Vous êtes toujours la première arrivée, et
très souvent la dernière à partir…
- C’est que je n’ai rien de mieux à faire… »
Il la dévisagea d’un air circonspect.
« En effet, qu’avons-nous de mieux à faire que nous investir de notre mieux ? Au
fond, nous sommes tous ici pour cela… Pour savoir… Chercher… Vous êtes bien
de mon avis ?
- Oui, ponctua-t-elle en se retenant de trahir la moindre émotion.
Elle ne voyait absolument pas vers quoi il voulait l’entraîner, mais il ne lui
échappait point que cette conversation était lourde de sous entendus.
« Voyez-vous, Mademoiselle Crémieux, les temps dans lesquels nous vivons
regorgent de vieilles haines qui, un beau jour, se réveillent. Ces secrets mettent
en danger la quiétude des braves gens. Ici, nous devons faire face à des
énigmes que nous ne pouvons parfois pas résoudre par nos propres moyens…
- Je ne fais pas attention à ce que j’écris, Monsieur le commissaire.
- Ne me dites pas que parfois vous ne songez point à ce qui se terre sous ces
rapports que vous frappez ! C’est humain, tellement humain, de gratter ce
qu’il y a derrière les choses… »
Elle le fixa profondément, comme pour lui faire comprendre que même sous la
contrainte elle garderait le silence.
« Au fond chacun d’entre nous, ici, s’y applique … On se dit que toute cette
paperasserie ne sert à rien, et on se trompe ! Il est de notre devoir de faire rendre
l’âme au passé ! Pour mieux nous préserver… Pour que nos enfants, et les enfants
de nos enfants puissent dormir en paix ! »
Elle le vit se lever lentement, et recula instantanément vers le mur.
« Puissiez-vous un jour pénétrer le sens de ce que je viens de vous dire », conclut il
en réajustant son pardessus. Et il referma la porte derrière lui, l ‘abandonnant à un
étrange pressentiment.
Ses yeux venaient de tomber sur une pile de journaux découpés, abandonnés sur

son bureau.


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