vendredi 28 juillet 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 1 -


Sous les toits d’un vieil immeuble délabré de la rue de Valois, dans un minuscule
deux pièces aux plafonds à peine assez hauts pour s’y tenir debout, dormait,
recouverte sous d’épaisses couvertures, une toute jeune femme à la peau très
blanche. Au pied du lit un réchaud avait été posé, à même le sol juché de livres
jaunis par l’humidité. Etendu à ses côtés, le poil ramassé en quelques touffes
collées par la crasse, un chaton veillait. Le vent passait sous les plinthes des
fenêtres et sifflait, soulevant les papiers abandonnées sur la table. On pouvait, en
tendant l’oreille, surprendre les voix des clients de quelques prostituées, qui
exerçaient leur art dans les chambres de bonne attenantes.
C’était une nuit noire de décembre, une nuit glacée. Les cloches de Saint
Eustache retentirent de quatre coups, qui se perdirent en échos assourdis. Le
chat ouvrit un oeil puis se redressa. Ses sens avaient été alertés par un bruit de
pas, dans l’escalier. Sa jeune maîtresse dormait profondément, le visage lové
contre l’oreiller. Il glissa hors du lit et posa les coussinets de ses pattes sur le sol.
Le pas traînant se rapprochait. L’animal enjamba les vêtements jetés au sol,
passa le seuil de la chambre et s’aventura prudemment dans la petite pièce
d’entrée qui faisait office de salon. Un rai de lumière se dessinait sous la porte.
Son attention était tout entière suspendue au déplacement de ce quelque
chose, qui avançait en direction de l’entrée avec la discrétion d’un rôdeur.
Les moustaches dressées, l’inoffensif gardien des lieux se tenait sur ses gardes. Il
pivota sur lui même et rebroussa chemin en poussant des miaulements, quand les
mains cognèrent sur le bois de la porte.
Anna ouvrit un oeil et sursauta. Le sommeil avait rendu à son visage une
expression enfantine. Elle était vêtue d’une simple chemise de nuit un rien trop
ample, ainsi que d’un bonnet de laine qui recouvrait une chevelure noire,
coupée à la garçonne et cerclant le buste. Sa peau était maladivement
transparente. De fines veines entouraient un regard pénétrant d’une absolue
pureté. Les lèvres, délicates, semblaient quémander un rien d’attention, et
simultanément signifier à quel degré elle était navrée d’être venue au monde.
Tout en elle respirait l’humilité et le besoin de discrétion. Mais derrière ce voeu
d’effacement perçait la noblesse d’une beauté au tempérament profondément
entier.
A son tour elle entendit frapper. A peine consciente, elle tâtonna dans
l’obscurité, et craquant une allumette, passa dans l’autre pièce.
« Qui est ce ?
- Mademoiselle Crémieux ? Mademoiselle Crémieux ? »
C’était une voix d’homme, une voix rauque et essoufflée, qui lui était absolument
inconnue.
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?, articula-t-elle avec difficulté, en se gardant
bien de trop s’approcher, car la proximité de la voix indiquait que l’homme se
tenait probablement collé à la porte.
« Je sais qu’il est tard, je vous prie d’excuser mon impolitesse, Mademoiselle
Crémieux, mais il faut absolument que je vous parle ! »
Elle frissonna. Depuis deux ans qu’elle occupait ces lieux, personne n’avait jamais
pénétré sa tanière. Elle vivait recluse avec sa soeur, et s’était depuis toujours
interdit d’inviter quiconque.
Elle serra le chat contre sa poitrine et retint sa respiration.
« Mademoiselle Crémieux ! Ouvrez-moi, Mademoiselle Crémieux ! Je suis un ami
de votre père ! Ouvrez-moi, s’il vous plait ! J’ai traversé tout Paris, et je n’ai plus de
forces ! »
Elle sentit le sang lui monter aux tempes.
« Partez ! Partez ! Vous n’avez rien à faire ici !
- S’il vous plaît, faîtes-moi confiance… Je vous dis que je viens de la part de
votre père !
- Mon père ? Vous dites : mon père ?, répéta-t-elle en haussant la voix.
- Oui, Mademoiselle, oui. Vous avez bien entendu ! »
Elle déposa le chat à terre et vint se poster tout près de la porte.
« Vous vous trompez d’adresse, Monsieur. Je ne sais pas dans quel jeu malsain
vous voulez m’entraîner, mais sachez-le ! Je n’ai pas de père ! Je n’en ai jamais
eu, et je n’en veux pour rien au monde ! »
Un silence lui fit écho.
« Vous m’entendez ? »
Un vent violent lui répondit, qui claqua contre la fenêtre et l’ouvrit en grand.
C’était un hiver exceptionnellement froid. Le pays tout entier semblait suspendu
depuis deux longues semaines, dans l’attente d’un salvateur réchauffement .
L’ombre des corbeaux planait sur les toits. Ils tombaient du ciel, se détachaient
des nuages puis plongeaient vers la ville. Leurs ailes battaient l’air avec une
élégance macabre. Suivant des yeux l’un d’eux qui se posait au sol, Anna surprit,
tout en bas, le corps d’un homme qu’on ramassait.
Elle frémit de dégoût et referma la fenêtre.
Le bruit de pas s’éloignait.
« Vous m’avez bien entendue ! Ne revenez pas ! Allez au diable ! », hurla-t-elle en
ôtant avec véhémence son bonnet. Elle s’avança à nouveau vers la porte et
posa l’oreille contre le bois. Le visiteur descendait l’escalier.
Le chat vint se lover à ses pieds. Elle voulut le caresser, mais à cet instant ses yeux
rencontrèrent un bout de papier, glissé sous l’embrasure.
C’était une page de livre arrachée, où seule une phrase, en italique, était
imprimée.
Approchant la bougie, elle lut à haute voix en détachant les syllabes
« Vous qui entrez ici laissez toute espérance »
Elle haussa les épaules et, machinalement, déposa la feuille sur un tas de papiers

recouvrant la table de repas. Puis se dirigea vers le lit en traînant des pieds.


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