mercredi 26 juillet 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 1ere partie - 7 -



Elle suivait la lueur et marchait d’un pas lent. Ses pieds nus soulevaient la
poussière. Elle se sentait absolument apaisée. Une sensation de légèreté
remontait depuis ses poumons jusque dans les tréfonds de son âme, et la faisait
avancer.
Jamais auparavant elle ne s’était sentie aussi maîtresse d’elle- même, jamais elle
n’avait ressenti pareille sérénité. La certitude de ce qui devait être accompli.
Sans effort. Il n’y avait qu’à se laisser glisser, entre le rêve et l’éveil. Cette fois la
nuit l’accueillait en son sein. Elle frémissait de plaisir, se mouvait aussi
sensuellement qu’un drap immaculé séchant aux vents. Il n’y avait plus de
pesanteur. Plus rien que l’acte à accomplir avant que de pénétrer l’éternité.
Elle poussa la porte. L’orage frappait toujours, et éclairait d’une blanche lumière
la petite chambre où dormaient profondément les fillettes. Le feu consumait ses
dernières flammes, autour d’un amas de cendres encore chaudes.
Elle glissa en souriant vers le lit. Des gouttes d’eau tombèrent de ses cheveux en
petites marques rondes, sur les draps blancs. Elle souriait toujours. La grimace de
la petite gargouille, dans sa main, l’invitait à goûter chaque seconde de ce qui
allait suivre.
Elle inspira profondément, et d’une voix caverneuse, récita.
« Amies, la chose est résolue : au plus vite tuer mes fils, et m’éloigner de ce pays !
Il n’est pas question de tergiverser ; ce serait livrer mes enfants à périr sous les
coups de la haine : moi, au moins, je ne les hais pas…De toutes façons, leur mort
est inévitable : puisqu’il le faut, c’est moi qui les tuerai, moi qui leur ai donné la
vie. Allons, oui, arme toi, mon coeur ! Que tardons-nous ? Un acte terrible, mais
inévitable, c’est lâcheté de ne pas l’accomplir. Allons, ma main, ma misérable
main, prends le poignard, prends ! »
La petite tête aux cheveux blonds de Francesca était posée sur celle d’Amélia.
Leur souffle se répondait. Que c’était beau, ces inspirations et ces expirations
dénuées de conscience ! Pour la première fois elle sembla les contempler
comme la mère qu’elle était.
Elle vint se poster à côté du lit, tout près des petits corps endormis. Elle abaissa
son visage, et déposa sur chacune des petites têtes un doux baiser.
« Va, et ouvre-toi le seuil d’une vie de larmes ».
Et, attrapant la gargouille, elle l’écrasa de toutes ses forces sur Francesca.
La tête avait éclaté, son sang avait maculé tout, les draps, les murs, jusqu’au
visage de Carlotta. Cela la ravit, elle fut prise par un rire exutoire. Elle tourna les
yeux vers l’autre fillette qui, s’étant réveillée, avait poussé un cri. La petite Amélia
avait les yeux rivés, elle ne pouvait les détourner et fixait ce qu’elle ne pouvait
comprendre avec l’appétit d’un oisillon apeuré.
La statuette reposait à même le sol, entachée du sang encore chaud.
Carotta vit son enfant, parfaitement éveillée. Elle la fixa et interrogea ces petits
yeux, comme pour leur faire dire ce qu’ils avaient enregistré. Puis, attrapant un
oreiller, elle le posa sur Amélia et serra jusqu’à ce qu’un coup de tonnerre
ponctue la fin de ce qui devait avoir lieu.
Elle souleva alors le corps inerte, et le serra contre son sein. Elle s’assit sur le lit,
posa la main sur la tête de Francesca, et humecta ses doigts de son sang.
En berçant l’enfant, elle lui maquilla les lèvres et les paupières en rouge, avec
une parfaite application. C’était si doux, ce silence, si vertigineux ! C’était si
délicat ! Le petit corps inerte qu’elle maintenait contre elle, tandis que des larmes
se mêlaient aux gouttes écarlates, semblait lui murmurer :

« Tu es la plus belle des mamans »


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