mardi 18 juillet 2017

LA PORTE DE L ENFER - 1ere partie Hiver 1916 - 1


« Entrez, Mademoiselle… »
L’hôtesse dévisagea la visiteuse puis, baissant les yeux, l’invita à pénétrer dans la demeure. Les visiteurs étaient trempés par l’orage, et passablement fourbus. La jeune femme, surtout, celle qui se prénommait Carlotta. Elle passa comme une trombe, depuis la modeste entrée, sa longue cape noire gorgée d’eau dégoulinant sur les tapis, jusqu’à l’âtre où crépitait un feu de cheminée. Puis s’immobilisa, le regard absent, devant les flammes.
Elle était accompagnée de son frère, jeune homme élégant, de son compagnon, d’un genre plus frustre, qui portait dans ses bras deux bébés endormis, enfin d’une employée plus très jeune, apparemment très impressionnée par la vigueur de la tempête.
« Je vous en prie, prenez un siège et reposez vous, mon mari ne va pas tarder. Les invités ne sont pas encore prêts, l’orage, sans doute… »
La compagne du sculpteur était fidèle à son image. Effacée, de la caste de ces épouses recluses dans l’antichambre lorsque conversent les hommes, elle semblait avoir été confinée dans un foyer pour l’y faire convenablement fonctionner. Son visage, comme son accoutrement, charmant, mais dépourvu d’élégance, trahissaient l’abnégation. Elle était de ces créatures promises à un destin sans aspérités, qu’un incroyable coup du sort avait placé dans le sillage d’un génie, et qui, malgré ce statut pour le moins singulier, se faisait toujours traiter avec quelque dédain.
Carlotta tourna son regard sombre en direction de son frère. En dépit de son très jeune âge, elle possédait, dans chacun de ses gestes, son attitude, sa voix, toute l’évidence d’un feu sacré qui au premier regard vous consumait. Elle ne connaissait pas le doute, seulement le vertige de ceux qui, appelés à briller de mille feux, se conforment à la certitude de ce qu’ils vont devenir. Tout effort, toute adaptation à autrui, lui étaient comme interdits, même en ces années de guerre où s’excuser d’être en vie était devenu un lieu commun.
« J’ai besoin de silence », dit elle seulement, avant de se diriger, sans y être conviée, vers le grand escalier conduisant aux appartements supérieurs, sa camériste courant à ses basques.
Son frère observa, presque amusé, la panique subitement s’emparer de leur hôtesse, laquelle tenta de s’interposer avant de s’immobiliser, comme rejetée d’ un simple hochement de tête.
La chevelure avait fouetté l’air, et les gouttes de pluie atteint en plein visage la pauvre femme.
« Du silence, Madame. Du silence. Savez vous seulement ce que c’est ? »
Elle était déjà en scène, déjà dans les habits du rôle pour lequel le sculpteur l’avait fait venir jusqu’à Meudon. Une enfant à la peau laiteuse, décoiffée, sans maquillage, mais ivre de mille feux, sur ces marches recouvertes de poussière.
« Mon mari vous attend dans son atelier, murmura la compagne du sculpteur. Il y a une chambre prête, pour votre famille. Je suis sincèrement désolée, vous allez devoir vous serrer. Toutes les autres ont été louées à des officiers…La guerre nous oblige à prendre l’argent où il est, on n’a pas toujours le choix…
- Ma sœur ne se formalisera pas. Votre époux nous a prévenus, interrompit le frère. Elle sait qu’elle passera la nuit à travailler, et souhaite commencer au plus vite !
- Ca a dû être pénible, ce voyage, pour les petites, ajouta la vieille femme. On n’a pas l’habitude des bébés ici, mon mari n’a pas cette patience. C’est à se demander s’il ne tolère que les femmes qui posent pour lui… Mais je bavarde, je bavarde…
- Si vous le voulez bien, conduisons là à l’atelier.
 - Je comprends. Allons y… »
Tous trois la suivirent dans les dédalles de la demeure. La poussière du plâtre avait envahi tous les recoins. Depuis l’embrasure d’une porte, ils aperçurent, assis autour d’une table basse, deux vieillards en uniforme, à la barbe bien fournie, qui, lentement, sirotaient un alcool.
Il régnait dans toute la maison une nauséabonde odeur de tabac froid. Il était à peine pensable qu’un tel génie, adulé depuis plus de trente ans, célébré au delà de frontières, puisse vivre, à son âge, dans pareil capharnaüm ! Plus le groupe s’enfonçait dans les méandres de l’immense propriété et plus la saleté s’affichait. Les parquets étaient recouverts d’une épaisse couche de crasse. C’était comme si un esprit malin s’était peu à peu approprié tout ce que le goût avait accumulé, pour souiller jusque dans ses plus obscurs replis l’œuvre de toute une vie.
Le jeune homme semblait profondément choqué, comme si, pénétrant l’antre de ses plus chers désirs, il avait découvert que ceux ci s’étaient mués en pourriture. Sa sœur, au contraire, marchait en tête de cortège, indifférente.
L’hôtesse ouvrit une porte. Une petite chambre avec trois lits, aux murs recouverts d’une tapisserie rouge, avait été dressée. Un feu crépitait dans la cheminée. Le regard fixe, Carlotta posa sa main sur l’épaule de l’homme qui portait les deux enfants et le pressa à entrer.
« Fais comme on a dit. Elles dormiront bien.
- Tu viendras les embrasser ?
- Elles dorment déjà ; Reste là, maintenant »
Le reste de la troupe reprit son chemin dans le labyrinthe des couloirs abandonnés à la pénombre, gagnant les dépendances. Ils descendirent un petit escalier aux marches de pierre, qui se terminait par une porte imposante.
Carlotta sentit un vent frais frôler sa nuque. Elle retint son souffle. C’était là, tout près… La maîtresse des lieux saisit une clef de sa poche, l’introduisit dans la serrure et ouvrit.
Les éclairs de la foudre illuminèrent un espace immense laissé dans l’obscurité. La camériste poussa un hurlement. Elle venait de surprendre, à deux pas d’elle, une imposante statue, grimaçante, au corps décharné.
« Quelle horreur ! hurla t-elle en essayant de retrouver son équilibre, tandis que la femme du sculpteur allumait une chandelle.
- Je suis désolée, dit elle, la première fois ça surprend toujours…Mon mari ne se rend pas toujours compte, vous savez, mais moi je sais bien que tout ça n’est pas très catholique…
- Sublime…Sublime…, ponctuait le jeune homme en caressant la statue. Quel réalisme, c’est absolument effrayant ! Comment pareille vision peut elle naître des mains d’un homme ?
- Je n’en sais rien. Mais je sais ce que ça lui coûte ! Quand il est plongé là dedans, et Dieu m’est témoin que ces choses le hantent depuis un moment, il ne s’appartient plus. Je pensais qu’avec l’âge ça allait s’apaiser, mais au contraire ! C’est devenu de plus en plus absorbant !
- Vous voulez dire que …
- Je ne veux rien dire d’autre, se contenta t elle de répondre. »
On pouvait à peine distinguer les parois de pierre, de part et d’autre de la salle. Le lieu semblait immensément ouvert, tel une grotte aux contours incertains plongeant vers le centre de la terre.
Carlotta s’était approchée d’une minuscule gargouille en marbre, abandonnée parmi d’autres sur un plan de travail. La tête de la statue pouvait tenir dans la paume d’une main. Plus elle la regardait, plus le pâle de ses traits ressortait. Deux yeux d’un noir absolument brut, surgissant d’un masque blême.
« Ma sœur a trouvé l’inspiration, à ce qu’il semble…
- Laissons la prendre ses aises. Tout le monde sera en bas d’ici pour le souper, elle pourra se préparer à sa guise. Auguste est prévenu. Ne vous formalisez pas, Mademoiselle, vous verrez, il n’est pas très loquace. On sort peu. A vrai dire, votre représentation fut son unique escapade depuis les premiers vents de l’hiver…
- Je ne suis pas venue pour faire la conversation, répondit elle.
- Au milieu de cette compagnie je suis sûr que Carlotta se sentira chez elle, ajouta son frère. Elle peut rester sans dire un mot pendant des heures. C’est vrai, mon ange, tu ne veux pas que je l’attende avec toi ?
 - Laisse moi, Giorgino ! Va t’amuser ! ».
Autour d’eux, les statues de marbre, tapies dans les ombres, semblaient veiller d’un sommeil léger.




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