jeudi 29 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (46)


Suzanna s’installa chez Laure. Personne, hormis elles deux, n’en avaient été informés. Le cabinet du nouveau Président du RPR reçut un appel, disant en substance : j’ai besoin de quelques semaines, je reviendrai dès les premiers jours de janvier. Seuls Expédit et Valérian furent admis, jusqu’à ce qu’enfin Suzanna autorise sa jumelle à prévenir son mari.

Pierre arriva le 31 décembre vers dix-neuf heures, avec, dans les bras, un bouquet de camélias. Il était étonnamment calme, élégant, et discret.

Lorsqu’il entra dans la pièce, il embrassa Laure, qui lui dit « bonsoir » tendrement. Elle tenait dans ses bras l’aîné. Il le porta contre son cœur, l’enfant prononça « papa ». Pïerre embrassa son fils, puis le rendit à Laure.


Suzanna était assise de dos dans la pénombre, sur le rebord du lit. Pierre s’avança, et vint se positionner à ses côtés. Lentement, elle pencha son cou jusqu’à son épaule. Il caressa ses longs cheveux, et lui demanda pardon.
« De rien, dit-elle.
- Tu es…
- Personne n’a rien vu.
- Sauf Laure ?
- Oui.
- Je te remercie.
- De rien.
- Je ne me pardonne pas cette violence.
- Je ne me pardonne pas la mienne.
- Tu n’es responsable de rien.
- Je suis entièrement responsable de ce qui s’est passé »
Il s’agenouilla devant elle, posa sa tête sur ses genoux, et pleura.
« Sans doute peux-tu me dire, maintenant… - Oui. Tu es ma femme. - Raconte-moi. - Tu veux tout savoir ? - Juste l’essentiel. - Sur mon père ?
- Oui. »
Il la prit par la main, et l’entraina vers une petite table.
« Tu ne préfères pas qu’on s’allonge, mon amour ?
- Je préfère te dire ça les yeux dans les yeux, Suzanna.
- Alors commence.
- Tu ne m’interrompras pas ?
- Je t’écoute.
- Ce que tu as vu l’autre soir vient de lui. Mon père. Il est comme ça. Une bête. Sauvage. Violente. Incontrôlable. Aussi loin que je me souvienne ça a toujours été comme ça. C’est maman qui a pris les coups, d’abord. Plusieurs fois. Elle n’a jamais porté plainte. Elle l’aimait trop pour ça. Aujourd’hui elle est internée. Il l’a rendue folle, et elle ne retrouvera probablement jamais sa raison. »


Il inspira profondément, et leva vers elle un regard désespéré.
« Quand ça se passe sous tes yeux, que tu as quoi, deux ans, trois ans, cinq ans, pour toi, c’est normal. Un soir papa entre, il est ivre, il gueule, et il frappe, sans raison. La veille on était tous ensemble, on riait. Et là, il cogne, à coups de poings, à coups de pieds, elle encaisse, elle retient ses cris pour ne pas nous faire peur. Et puis on l’évacue, elle disparaît plusieurs jours, et on reste seuls avec lui. Quand elle revient à la maison, les traces des coups ont disparu »
Il voulut la prendre dans ses bras et se retint.
« Tu comprends pourquoi je suis si mal ? »
Elle sentit ses larmes couler, et avança ses mains vers lui en tâtonnant.
« Comment ai-je pu te faire ça ?
- Je t’en prie ! Ne dis pas ça ! Ne fais pas comme elle ! Elle me disait ça, tu sais. Que c’était elle, la fautive, qu’elle méritait ce qui lui arrivait. Ça a été ça, sa perte, cette culpabilité… Cette immonde culpabilité… »
Elle se leva, et vint s’asseoir sur ses genoux.
« Je sais que ce n’est pas toi qui a fait ça, Pierre. Je l’ai dit à Laure.
- C’est pourtant bien moi.
- Non Pierre, non. Ce n’est pas toi !
- Regarde les choses en face, Suzanna ! Tu as épousé un monstre.
- Non !
- Je t’ai fait ce qu’il lui a fait. La nuit de nos noces ! Je t’ai fait ça.  
- Ce n’est pas vrai ! C’est lui qui a fait ça ! Lui ! Et moi ! Pardonne-moi.
- Je me suis interposé un soir, Suzanna. J’avais quinze ans. Je me suis mis entre elle et lui. J’ai pris les coups ! A sa place. Et puis … J’ai rendu coup pour coup.
- Tu vois ! Tu n’es pas comme lui !
- Je l’ai envoyé à l’hosto, Suzanna ! Deux mois ! Il avait des côtes cassées, le nez explosé, une jambe pétée…
- Tu as bien fait !
- Ils m’ont tous accusé ! A commencer par ma mère. Il lui a demandé de porter plainte, et elle l’a fait. J’ai été condamné. Je me suis enfui. J’avais quinze ans.
- Mon Dieu !
- Je suis venu ici. Charles m’a rejoint à sa majorité. J’ai trouvé domicile chez un cousin, plus âgé, un drôle de mec. Il m’a hébergé, et m’en a fait payer le prix. J’ai refusé de lui donner mon cul. Mon père a débarqué une semaine après. Avec ses hommes de mains. Ils m’ont corrigé. Ils étaient quatre. J’avais dix-sept ans. »
Il se pencha en avant et se saisit de ses mains.
« Il ne faut jamais aller là-bas, Suzanna !
- Nous n’avons aucune raison d’y aller !
- Qui peut savoir ? Là-bas il y a le sang, le soleil, et puis le rhum. Tout ça, le volcan, les cyclones, sans te parler du reste…
- Qu’est-ce qui s’est passé après ?
- Ils m’ont mis dans le même état que lui deux ans plus tôt. Il m’a dit :à présent on est quittes, je te paie tes études, tu restes ici, je ne veux plus de toi chez moi. Il a payé. Et j’ai accepté. Je n’avais pas le choix. Il était le plus fort.
- Et ta mère ?
- Elle m’a fait passer un mot par Charles, il y a quatre ans. Pour me dire je t’aime. Ce fut la dernière fois. Je ne l’ai jamais revue. Un jour il m’a appelé. Le jour de ma majorité. Le jour de mes vingt et un an. Il m’a dit : ta mère est démente, je l’ai faite interner, tu ne la reverras jamais. »
Il se leva, et vint se poster de dos contre la fenêtre.
« Je rêve d’elle chaque nuit »
Suzanna à son tour se leva, et vint se poster contre lui.
« Combien je t’aime, Pierre !
- Combien ! Ah oui, combien !
- Tu es l’homme de ma vie …
- Je suis ta perdition, chérie.
- Ne dis pas ça ! Laisse-moi te sauver…
- Petite fille, murmura-t-il en se retournant et en la prenant contre lui. Petite fille ! »
Elle essuya quelques larmes, et s’agenouilla devant lui.
« Notre nuit de noces, Pierre. Et si nous la vivions ce soir ?
- Ici ?
- Il n’y a plus de traces… Tu voulais de la tendresse ?
- Oui. C’était ça, que je voulais.
- Le veux-tu encore ? »
Son corps, lentement, s’affaissa.
« Il y a en toi une telle beauté.
- Je suis aussi folle que toi tu sais.
- Oui. Je sais.
- Sans doute ensemble pouvons-nous apprendre …
- Ou pas….
- Ou pas … »
Il avança vers elle ses lèvres, et l’embrassa à pleine bouche.
« Fais-moi l’amour, Pierre, murmura-t-elle. Comme si c’était la première fois.
- Ou la dernière.
- Ou la dernière. »




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