mercredi 28 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (40)


Auguste tint parole. Le fait que le Président, par l’intermédiaire de son nouveau premier ministre Raymond Barre l’ait confirmé dans ses fonctions, avait libéré toute retenue.
La célébration de l’union entre Suzanna et Pierre fut, en ce samedi 4 décembre, veille du Congrès de création du RPR, son chef d’œuvre. L’organisation de la cérémonie échappa aux intéressés, trop occupés à défendre les intérêts opposés de leurs écuries respectives. Les deux grandes familles de la droite française avaient consommé leur divorce, à compter de ce 25 août où Jacques Chirac avait claqué avec fracas la porte de Matignon. On entrait à présent dans une lutte à mort, où l’un des deux hommes, le Président en exercice ou son Premier Ministre démissionnaire, devait écraser l’autre. Le mariage des tourtereaux, dans l’esprit d’Auguste, devait être une trêve, aussi courte que merveilleuse, dans ce combat à mort.

Convié, le Président dépêcha son fidèle Poniatovski, qu’on aperçut se frayer un chemin dans les travées de Notre Dame où furent prononcés les vœux. Il partit, ce fut amplement commenté, juste après la passation des anneaux. Ce départ sur la pointe des pieds résonnant pour certains comme l’annonce du chant du cygne.
Chirac et son épouse Bernadette restèrent du début à la fin, Suzanna tenant à ce qu’ils soient au rang juste derrière elle. Elle se retourna plusieurs fois pour adresser un clin d’œil complice à la femme du futur patron du RPR, ce que son père et son mari interprétèrent comme une provocation.


Toute la presse avait été conviée, et les photographes, contraints de laisser sur le parvis de la cathédrale leurs appareils, ne purent immortaliser ces instants.
A onze heures, tous sortirent sur le parvis, emmitouflés derrière d’épais manteaux. Il faisait un tel froid que, de mémoire de puissant, on ne se souvenait guère d’un mariage aussi glaçant. Chacun partit dans un Paris recouvert de givre, et attendit vingt heures pour rejoindre le Grand Palais.




La mariée fit son entrée aux bras de son père sous un tonnerre d’applaudissements. Elle portait une longue robe de dentelle noire, échancrée au dos, et piquée au niveau de la poitrine par une orchidée. Sa chevelure d’ébène était relâchée, et son maquillage blafard faisait admirablement ressortir ses grands yeux en forme d’amande qui se posaient, à chaque pas, sur les silhouettes célébrant son avènement.


Rien, songea Auguste, ne l’avait à ce point comblé que le spectacle de cette apparition digne des plus beaux festivals. Sa fille, la chair de sa chair, son âme, sa beauté, crépitant sous les flashes des objectifs, tandis qu’altière et glissante elle l’entrainait sur le grand tapis rouge, au centre du dôme.

Derrière eux, Pierre, crinière attachée en chignon, avançait d’un pas lent, au bras de la mère de son épouse. Suzanne dut s’obliger à mettre un pas devant l’autre, ce cérémonial lui faisait tourner la tête. Autour, la plupart des visages, grimaçants d’un bonheur artificiel la giflaient.

Sentant sa gêne, le marié posa sa main sur son épaule, lui soufflant à l’oreille : là-bas Madame, Laure, comme elle est belle ! Et derrière elle : Claude Pompidou est venue pour vous, regardez, elle vous sourit. Mais les deux qui les précédaient, Suzanna surtout, Suzanna évidemment, prenaient tant la lumière que celles et ceux qui la suivaient ne pouvaient que ressentir l’ombre les recouvrir d’indifférence.



Suzanna aperçut Laure, au loin, qui conversait avec un homme à la peau brûlée comme celle d’un vieux parchemin. Il portait un costume noir froissé, un chapeau, des chaussures en peau de crocodile, et de petits anneaux à chaque oreille. Il semblait lui souffler les mots au plus près, et la faisait rougir.

 « Te voilà ma sœur !
- La belle mariée que voilà ! », murmura l’homme en la voyant s’avancer.
Laure esquissa un pas en direction de sa jumelle, puis se ravisa. Une force étrange la retenait clouée au sol.
« Eh bien Laure, tu ne viens pas embrasser la mariée ? », enchaina Suzanna en l’enserrant par la taille.
Laure était d’une absolue pâleur. Elle avait dû perdre cinq kilos en quelques mois, et flottait dans sa robe turquoise rehaussée par une broche censée apporter un peu de couleur.
« Vous nous présentez ?, fit le vieil homme dans un étrange rictus.
- Suzanna, je te présente ton beau-père », murmura Laure en baissant les yeux.
La mariée s’immobilisa.
« On ne m’avait pas dit que…
- Je suis venu pour le Congrès, répondit-il en la dévisageant.
- Drôle de coïncidence…
- Je sais. T’en es, c’est bien. T’as raison, petite.
- Vous… ».
Elle se racla la gorge et toussa.
« Vous y êtes convié ?
- Les DOM, ça compte ! J’apporte une île sur un plateau d’argent.
- Beau cadeau pour la corbeille de la mariée.
- Ton mariage est pas un cadeau, petite ! »
Elle plongea son regard noir dans le sien.
« Vous êtes venu pour m’insulter, beau papa ?
- Tu me plais bien toi, ricana-t-il. Mon chien de fils a décidément bon goût !
- Je ne vous permets pas de parler de Pierre ainsi !
- Ben quoi ?, ajouta-t-il en clignant des yeux en direction de Laure. Ta sœur vient de s’unir à une lignée de chiens galeux sans le savoir. En tant que patriarche, je la préviens. Elle a quand même pas l’intention de déménager chez nous ?
- Sûrement pas, répondit Suzanna en faisant claquer les mots.
- Qu’en sais-tu petite ? »
Suzanna et Laure sentirent quelque chose d’âpre les saisir.

« Tu t’appelles Suzanna, c’est bien ça ?
- C’est bien ça, répondit-elle en le défiant.
- Alors écoute-moi bien, ta sœur est témoin. Tant que tu restes ici, tu es en sécurité. Si jamais il te demande de revenir chez lui, ne l’écoute pas, vas t-en ! Là-bas…
- Là-bas quoi ?
- Là-bas, c’est… »
Il prit une longue inspiration, sortit une cigarette roulée de sa poche, puis l’alluma.
« Là-bas c’est comme ça, fit-il en levant sa cigarette allumée. Ça te grille à petit feu… Le soleil… Le rhum… Plein d’autres trucs encore. Que les petites filles comme toi n’imaginent pas…
- Je ne crois pas que Pierre… »
Mais elle s’interrompit au milieu de sa phrase. Jacques Chirac venait d’apparaître, et s’avançait vers eux.
« Suzanna, fit-il, radieux. Tu es resplendissante !
- Jacques, je te…
- Vous êtes là, vous, fit-il en apercevant à ses côtés le beau-père de la mariée. Ca alors, vous avez fait le voyage ?
- Pour vous !
- Pour moi ?
- C’est bien demain ? »
Chirac regarda Suzanna avec appréhension, puis opina.
« Je ne savais pas …
- Le rassemblement, ça concerne tout le monde.
- Bien sûr !
- Y compris les DOM ?
- Oui !
- Y compris la Réunion ?
- Y compris, oui.
- Je vous l’apporte, Patron ! »
Chirac à son tour sortit une cigarette, et nerveusement l’alluma.
« C’est gentil !
- Gentil ? », répéta le vieil homme en éclatant de rire.
Son corps fut soudain secoué de tics, et son chapeau tomba à terre.
« T’as fait tomber ton couvre-chef … »
Pierre s’était abaissé, et depuis le sol où il se tenait accroupi, il lança en direction de son père un regard de braise.
« Ramasse !, ordonna ce dernier d’un ton sec.
- Pas la peine de gueuler : tiens ! »
Laure, Suzanna et Chirac s’étaient figés. D’un instant à l’autre un coup de sang pouvait partir.
Le vieil homme saisit violemment son chapeau, puis s’en couvrit.
« Merci, fit-il à l’adresse de son fils, qui se relevait.
- Tu es donc venu.
- Sans avoir été invité. Sans même avoir été prévenu par toi. Ni par ton frère ! Elevez des chiens galeux, ils vous cracheront à la gueule !
- Tu n’es pas le bienvenu.
- Ca m’est égal. Tu n’es pas chez toi ici.
- Toi non plus.
- Je m’en fiche.
- Pourquoi t’es venu alors ? »
Le vieil homme avança d’un pas en sa direction. Il était tout de rage contenu.
« Un Grondin ne peut être absent dès lors qu’un des siens célèbre une union. La tienne est importante à mes yeux. Quoi qu’on dise.
- Ne raconte pas d’histoires ! Pourquoi ?
- Qui sait : tâter un peu la croupe de la nouvelle pouliche ?, fit-il en avançant la main vers le fessier de Suzanna, qui recula.
- La touche pas !
- Grondin, enfin !, interrompit Chirac. Cela n’est pas convenable !
- Ici en effet », sourit le vieil homme en reculant prudemment.
Il écrasa son mégot sur le marbre froid, et toisant les convives, reprit.
« Drôle de lieu. Drôle d’époque … C’est bien que tu aies atterri là, fils. Jusque-là, tu t’es bien débrouillé. Papa te tire son chapeau !
- Crève !, répondit Pierre entre ses dents.
- Arrêtez !, cria Laure, je n’en peux plus ! Je n’en peux plus ! »
Des larmes coulèrent sur ses joues, et elle se mit à trembler.  
Autour, les silhouettes s’étaient retournées, et les regardaient.
Chirac fit quelques pas en arrière.
« J’ai compris, fit Grondin. Je m’en vais »
Il tourna son visage ridé vers Suzanna.
« Souviens-toi de ce que je t’ai dit, petite ! »
Puis il tourna les talons. Et d’un pas lent, se dirigea vers la sortie.




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