mardi 27 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (38)


Lorsque sa mère entra dans la chambre laissée dans la pénombre, elle ne la vit point, et dut allumer en tâtonnant une lampe de chevet, sur le petit meuble placé à l’entrée. Laure s’était assise à même le sol, l’enfant endormi dans les bras. Son regard semblait perdu.

« Chérie… », murmura Suzanne en s’approchant d’elle à pas lents.
Sa fille, subrepticement, se tourna vers elle. Ses yeux trahissaient un profond désespoir.
« Ma chérie, fit sa mère en s’agenouillant. Que s’est-il passé ? Ta sœur m’a dit …
-J’ai peur, Maman. Peur »
Suzanne délicatement attrapa Expédit, le déposa dans le couffin laissé au sol, puis serra sa fille dans ses bras.
« Chérie, pas toi. Il ne faut pas. Qui, si ce n’est toi et moi…
- Maman, c’est trop…
- Je sais. Mais nous ne pouvons pas. Nous n’avons pas le droit.
- Le mal…
- Il se nourrit de la peur. Et la peur ne peut être dans notre camp, Laure.
- Pourtant quand je l’ai vue…
- Il n’y a là rien de neuf, et pas matière à avoir peur. Tu es là, tu le protèges.
- Maman, que va-t-il lui arriver ?
- Chérie, cette question n’a de sens qu’au jour le jour. Comment agir, si l’on songe sans cesse aux malheurs qui vont s’abattre ? Ne crois-tu pas ?
- Tu le dis, tu vois. De grands malheurs vont arriver…
- Qu’il n’est pas en notre pouvoir d’interrompre, ni même de freiner. A quoi bon ajouter du mal au mal ?
- Je ne veux pas qu’il arrive malheur à Expédit ! 
- Il lui arrivera ce qui devra lui arriver. Tu ne peux rien y changer.
- Tu penses que…
- Ca sera bien pire pour son frère. Crois-moi, mon ange »
Laure s’affaissa, et sa tête vint se lover contre les genoux de sa mère. Celle-ci leva sa longue main ridée, et délicatement caressa ses longs cheveux blancs.
« Tu t’alimentes à peine…
- Je n’ai plus faim. Mon estomac est comme noué.
- Ta sœur dévore comme un ogre. Crois-tu utile de continuer ainsi ? Que ce soit ce dont Expédit ait besoin ? Une tante à bout de forces ?
- Tu as raison. Mais il règne ici un tel climat…
- Le monde est tel qu’il est, tu ne peux pas le changer. Mais tu as le devoir de te nourrir de ce qu’il te donne.
- Tu veux dire …
- Pour lui. Regarde-le ! Regarde ce visage ! Ces mains ! Ce regard !
- Que vois-tu ?
- Un destin incomparable ! »
Elle se redressa en s’appuyant sur ses mains, puis les tendit à Laure pour l’aider à se hisser. Lui faisant face, elle sourit.
« Ton père tremble pour son poste. Pierre frémit pour le sien. Suzanna reste en embuscade. Ils s’imaginent qu’elle détient la clé du sauvetage…
- Ce n’est pas le cas ?
- Elle me semble les dominer. Mais il y a en elle un tel tourment. Je crains parfois … » Laure leva les yeux au ciel.
« C’est un peu comme lorsque nous étions petites, en classe. Elle devine mieux que quiconque la solution, et semble trouver seule les bonnes étapes. Mais au moment de mettre les choses au propre, elle bousille tout.
- Comme si le sens lui échappait.
- Quel sens ?
- Ce qu’on nomme bonne ou mauvaise réponse, quelle importance... A quoi bon trouver la bonne, si elle va dans le mauvais sens ?
- Tu crois que…
- Je l’écoute, son intelligence me sidère. Mais j’ai l’intuition que c’est d’elle que l’éclatement va advenir.
- Quel éclatement, maman ?
- Je ne sais pas… Le sien… Le nôtre ?
- Tu veux dire qu’elle va mettre notre famille par terre ?
- Non. Notre famille n’a pas besoin de Suzanna pour toucher le fond. Suzanna, en l’occurrence, n’est guère que l’instrument. Détonnant, il est vrai.
- Le fond ?
- Le fond. La boue. La vase. Ne me dis pas que tu n’es pas parfois incommodée …
- Si, bien sûr…
- Au point d’en perdre l’appétit…
- Voilà. » 
Suzanne entendit un râle. Expédit venait de s’éveiller.
« Prends-le ! Sers-le contre ton cœur. Et nourris-le. Nourris-le chaque jour ! »
Laure baissa les yeux vers le sol, puis son visage s’illumina.
« J’ai compris », fit-elle en posant sa main gauche sur le front tiède de l’enfant.


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