lundi 19 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (27)


Ils franchirent tous trois la grille du Coq et s’engagèrent sur le trottoir de l’avenue Gabriel. Il était près d’une heure de l’après-midi, et les allées étaient parsemées de badauds.

« Quel homme surprenant, fit Suzanna, qui marchait entre les deux hommes.
- Ne te fie pas aux apparences, répondit Auguste.
- Evidemment que je ne me fie pas aux apparences !
- Il n’est pas sympathique. Pas sympathique du tout !
- Pas d’accord. Au contraire, je le trouve extrêmement sympathique ! C’est même dans sa position une qualité rarissime.
- On voit que tu ne le connais pas ! »

Elle s’arrêta net en plein milieu du trottoir.
« Ecoutez-moi tous les deux une bonne fois pour toutes. Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes des crétins »
Elle partit au-devant et s’assit sur un banc.
Elle alluma une cigarette.
« Des crétins »
Sa voix avait pris une assurance étonnante.
« Approchez ! Pas envie de m’époumoner »

Les deux hommes se regardèrent, interloqués. Pierre, le premier, comprit. Il leva le bras vers Auguste, et tranquillement l’invita à se rapprocher d’elle.
« Tu vois Papa, c’est encore une fois le plus jeune qui se montre le premier raisonnable. Tu l’as bien choisi, je te reconnais là »
Elle se tourna vers lui et pencha la tête en avant
« Mais voilà. Il débute, et toi tu ne vois pas clair. Et même s’il est là, et même si j’ai accepté de revenir, t’es toujours à patauger dans ton bourbier »
Auguste baissa la tête.
« Ta petite idée d’association est incomplète. Tu sais ce que j’en pense. Mais puisque c’est fait, et qu’il n’y a rien qui puisse vous convaincre d’arrêter, autant faire en sorte que ça marche »
Elle tira une bouffée et se cala contre le dossier du banc. Elle avait croisé les jambes, et sa robe rouge se froissa subtilement.
« Vous avez besoin de moi » Pierre sentit en lui monter une chaleur. Il la contempla, émerveillé.
« J’ai ce que vous n’avez pas. Je vois ce que vous ne voyez pas. Utilisez-moi »
Il eut envie de se lever pour la prendre dans ses bras.
« Je fais court ?
- Je t’écoute, marmonna Auguste.
- Nous t’écoutons !
- Ce Chirac, c’est un chic type. Vraiment. Je l’aime bien, il me paraît absolument clair dans sa tête. Il sait ce qu’il veut, il a des convictions, il est solide, il a pas d’états d’âme et il confond pas tout. Avec un type comme ça, on peut danser.
- Je le vois pas du tout comme toi !
- Je sais papa. T’es juste comme il a dit, d’une autre génération. T’as besoin qu’on t’aime, et tu loupes le plan d’ensemble. Là, c’est flagrant. Ce Chirac, tu le regardes comme un malappris parce que ton patron le méprise. Du coup, toi qui coures après ce qu’il te refuse, tu en viens à rejeter un éventuel allié pour de mauvaises raisons.
- Suzanna tu ne sais pas …
- Je sais très bien de quoi je parle. Tu as passé des soirées entières à tout me raconter. Le Président, Ponia, les affaires de fric, Chirac… Des soirées entières à te morfondre. T’es dans la plainte en permanence depuis qu’il est arrivé à l’Elysée, t’en peux plus de courir après le fantôme de Pompidou. Mais il est mort, ton Pompidou. Et ton Giscard, jamais il ne te donnera ce que tu attends de lui.
- Je…
- Tu quoi ? Il t’a maintenu dans tes fonctions, que lui demander de plus ? C’est lui le chef, c’est lui l’élu. S’il a envie de te traiter en laquais, quelle importance ? Tu gagnes moins peut être ? Tu n’as plus de défraiements ? Ton mausolée de la Place Vendôme ? »
Pierre observait avec fascination sa compagne. Elle était aussi tranchante qu’un scalpel.
« Pierre est rentré dans le jeu : tant mieux ! C’est mon premier apport, ce ne sera pas le dernier ! Depuis quelques jours, l’atmosphère a changé, la confiance revient. A deux, vous avez carte blanche, Giscard vous l’a dit en regardant Pierre. Voilà le ciment de votre association »

Elle écrasa sa cigarette consumée sous son talon.
« Mais votre association est incomplète » 
Tous deux se tournèrent vers elle en même temps.
« A Queen. »
Elle se leva lentement, et se retournant leur fit face.
« Roi de carreau, valet de pique et dame de cœur, poursuivit elle. La main gagnante. Qu’on la sorte, et le jeu bouge vraiment. Vous avez vu, tout à l’heure, ces regards…
- J’ai vu, dit Pierre.
- Je crois aussi, ajouta Auguste.
- Et moi donc ! Exprès, forcément. Ça ne fait pas que des heureux, il y a des regards qui me transperceraient s’ils étaient armés. Mais c’est cela, qui manque.
- Quoi ma fille ?
- L’intérêt ! L’attention ! Le soufre !
- Le soufre ?
- Le soufre, oui ! A deux vous êtes trop sages. Trop mecs. A la fois trop jeune et trop vieux. Moi j’ai quelque chose d’autre. On a besoin de ça pour ouvrir certaines portes et aussi pour en fermer. Regarde, ta Françoise Giroud, et puis Chirac : vous avez vu l’effet ?
- Je crois, fit Auguste.
- Tu as vu comme c’est allé vite… Or c’est de ça dont tu as besoin : aller vite ! Ton Président t’a donné carte blanche. Mais il a besoin d’avancer ses pions ! »
Elle vint se rasseoir entre eux.
« C’est là que j’interviens. Là où vous avez besoin d’aller vite, j’entre. Chez Chirac par exemple…
- C’est une mauvaise idée.
- Pourquoi ?
- Il est hors-jeu.
- Pour l’instant ! Tu ne vois vraiment pas loin papa ! Chirac veut le parti, et il est évident qu’il finira par l’avoir. Ces quelques vieux mecs mouillés sont contre lui, il a tout intérêt à nous laisser jouer.
- Le Président ne veut pas entendre parler de lui !
- Ton Giscard croit encore qu’il a affaire à un enfant qui va lui ramener l’UDR comme on donne une boite de soldats de plomb. Il est peut être supérieurement intelligent, mais question compréhension des autres, il est à côté de la plaque.
- Qu’en sais-tu ?
- Suffit de le regarder ! »
Pierre toussa :
« Auguste, j’ai l’impression qu’elle dit vrai.
- Toi aussi ? - Ben oui papa. On s’est pas concertés, et on pense pareil. Pierre connaît encore rien à la politique d’ici mais il est intuitif
- Giscard se regarde parler, ça saute aux yeux. L’autre jour, quand il s’est adressé à moi….
- Quand il t’a fait cet honneur…
- Je ne l’ai pas vécu comme un honneur, Auguste
- Suzanna, aller chez Chirac est dangereux. Il y a les deux cerbères qui rôdent…
- Marie France Garaud et Pierre Juillet ?
- Exactement. Si tu es vue de Marie France, tu n’arriveras à rien.
- Tu n’as qu’à me la présenter avant. Je ferai ma conne, et elle n’y verra que du feu.
- Dans le registre qui semble être le tien, elle est passée impératrice depuis quelques siècles
- Cela me va. »
Auguste se leva.
« Ma chérie je suis d’accord pour que tu nous rejoignes. Tu m’as convaincu. Mais s’il te plait, écoute moi aussi de temps en temps. Tu as sans doute une analyse très fine de la situation. Mais toi aussi tu peux commettre des erreurs.
- Je ne demande qu’à apprendre. Jusque-là tu as toujours cru intelligent de me préserver de tout.
- N’est-ce pas le rôle d’un père ?
- Je ne le pense pas !
- Nous ne voyons pas les choses de la même façon
- Peu importe ! Je suis majeure maintenant. Et puis il y a Pierre. »
Elle tendit vers lui sa main, et il se releva.
« Venez, tous les deux, dit-elle en les enserrant. Venez contre moi. Venez ! » Elle ouvrit les bras, et les accueillit tous deux.
 « Charlemagne, Judith et Hogier…
- Sainte Triade, murmura Pierre.
- Tu connais aussi ?
- Je suis un joueur de cartes invétéré, et chez moi les diseuses de bonne aventure…
- Donc tu sais que…
- Que Judith la Reine de cœur coupe la tête de son amant Holopheme, oui.
- Et que Hogier est l’un des pairs de Charlemagne.
- Un des douze ! Il y en a onze autres, chéri !
- Je sais.
- Tu connais l’histoire ?
- Non.
- Ca va mal finir entre Charlemagne et lui …
- Possible…
- Demande à Laure ! La spécialiste en Histoire, à la maison, c’est elle !
- Ma chérie, l’interrompit Auguste, je... »
Mais elle posa sa main sur ses lèvres.

« Ne dis rien. Ne dis rien ! Embrasse-moi ! Embrassez-moi ! »



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- Christophe Cros Houplon Writer
- SUNDANCE Christophe Cros Houplon

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