mardi 13 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (21)


« Suis-moi, l’invita Auguste en le précédant d’un pas. Tu restes à mes côtés. Tu observes et tu ne dis rien. S’il te regarde, tu abaisses légèrement les yeux. S’il tend la main tu t’approches, t’inclines respectueusement, tu dis « Monsieur le Président », puis après lui avoir serrée, tu reviens là où tu étais »
Ils attendirent, silencieusement un quart d’heure dans un vestibule aux tapisseries sombres qu’un huissier vînt les chercher.

Cela faisait un an et deux mois que le fringuant Ministre de l’Economie de Georges Pompidou avait remporté le sceptre au terme d’une campagne éblouissante. Pour un homme à qui tout avait été donné, occuper ce fauteuil était comme une évidence. Il ne lui fallut pas un jour pour qu’il s’y sente à son aise.

La première année fut, à l’image de la campagne, vive, étourdissante et un rien majestueuse. L’homme entré à pied par les grilles du Château avait su se fondre à son époque, et acté dans les tous premiers mois de sa monarchie républicaine quelques réelles avancées sociétales. L’âge de la majorité avait été avancé, de vingt et un à dix-huit ans. Et le grand combat des femmes, ce droit à l’avortement tant décrié par les milieux conservateurs dont le nouveau Président était pourtant l’incarnation, était passé avec toute la démesure qu’il convient de mettre dans une lutte contre soi-même. Par ces réformes, la seconde surtout, Valéry Giscard d’Estaing avait voulu entrer dans l’Histoire par la grande porte, et sa marche solitaire l’avait aidé à réussir.

Ces victoires remportées, celui qui se voulait le Kennedy français se retrouva face à lui-même, tel qu’il avait toujours été. Il s’aima en son nouveau palais, d’où il pouvait en quelques brefs coups de téléphone où sa voix chuintante se reconnaissait au premier souffle, régir d’une main gantée tout un gouvernement sans hausser le ton. Ses alliés de circonstance n’avaient pas encore tiré les enseignements de ce pacte avec le diable. Mais déjà ils commençaient à piaffer d’impatience et de rage contre leur nouveau monarque. Car celui-ci entendait bien avaler la famille gaulliste comme un macaron de Ladurée, et ne s’en cachait même pas.

Il ne faisait confiance qu’à un seul, son ami Michel Poniatovski. Lequel était comme lui noble, mais d’une manière ô combien plus authentifiée. La particule des d’Estaing avait été achetée par le grand père Giscard contre espèces sonnantes et trébuchantes. Pour le petit Valery, cette vulgaire transaction ne signifiait rien : aussi vrai qu’il était destiné pour les plus hautes fonctions il était noble, c’était un fait. Son ami Ponia, nommé Ministre de l’intérieur en titre par le fait du Roi, était, quant à lui, directement issu d’une lignée de militaires d’essence noble originaires de Pologne ayant servi les intérêts de Napoléon, et récompensés de leurs victoires par ce titre qu’ils portaient depuis bientôt deux siècles.

Tel un président de l’ombre, Michel Poniatovski veillait sur son ami comme on couve un investissement, c’est à dire jalousement. Elevé dans les Bonnes Œuvres, il ne négligeait aucune des plus basses, s’y révélant, plus qu’habile :machiavélique.
Tels étaient les deux versants d’une pièce de monnaie, qui retombait invariablement du même côté. Régie par un binôme où l’ombre protégeait la lumière aussi parfaitement que la lumière cachait l’ombre, la France de Giscard, en ce début 1975, somnolait encore.

Pour un homme du rang du Président, où argent, patrimoine et consanguinité avec le pouvoir constituaient l’alpha et l’oméga, le ministère d’Auguste représentait un intérêt tout à fait subalterne au regard d’autres. Economie, international, sociétal : voilà les vrais sujets, ainsi que le monarque lui-même le rappelait souvent. Voilà où il pouvait se mettre en scène, dans sa réalité comme dans son illusion, et puiser à pleines mains de quoi polir le miroir. Le reste, c’est à dire la basse politique, au rang de laquelle il positionnait le pouvoir judiciaire, était du ressort de l’intendance. Et l’intendance, c’était Ponia.


Pierre aperçut à peine posé un pied sur le seuil une haute silhouette de dos, épaisse et généreuse, surmontée d’un crâne brillant. L’homme qui se tenait face au Président le cachait de toute sa rondeur. On ne pouvait entrevoir que les deux grandes et filiformes jambes du Monarque assis à son poste de travail.

Un « Entrez Monsieur le Ministre » aux sonorités chuintantes permit sans l’ombre d’un doute d’incarner le personnage au centre de son décor.

Le Ministre de l’Intérieur s’écarta et, se retournant, découvrit son ami, la plume d’un stylo Mont Blanc suspendue dans les airs. Concentré et la bouche fermée, le Président ne se laissait distraire par rien d’autre que par son bon plaisir.

« Qui est donc ce jeune homme, demanda Michel Poniatovski ?
- Mon cher collègue, laissez-moi vous présenter mon futur beau fils, répondit Auguste sans oser faire un pas de plus.
- Il a bien un nom … », questionna le Ministre en s’avançant à pas feutrés.
Ses yeux malicieux éclairaient un visage poupin aux joues généreuses. Un fluet chantonnant aux accents presque enfantins lui tenaient lieu de voix.
« Pierre Grondin, Monsieur le Ministre, répondit Pierre sans se départir d’une certaine réserve.
- De la famille Grondin, bien sûr… répondit Ponia en se retournant vers le Président, penché sur sa lecture.
- Celle-là même qui vous cause tant de torts, répondit Pierre.
- Oh, de torts, comme vous y allez ! C’est quand même bien loin de nous, tout ça ! »
Pierre adressa un regard à Auguste, qui lui fit comprendre qu’il convenait de conserver le silence.
« Tu as raison, tout ça est fort loin de nous », chuinta le Président sans relever le menton.
« C’est donc à vous qu’il revient de pénétrer le cœur…, reprit Ponia en regardant le jeune homme.
- Pierre peut nous aider, Monsieur le Ministre, répondit Auguste.
- Nous ?, interrogea Ponia.
- Je veux dire… »
Mais il n’osa poursuivre. Le Président s’était levé, et avançait en leur direction.
« Je n’y vois pas d’inconvénient majeur. Toi, Michel ?
- Pas davantage. »
Il s’arrêta à quelques pas des visiteurs, et, relevant le menton, tendit sa main. Auguste s’avança respectueusement, suivi de Pierre. Tous deux saluèrent le Président avec déférence, puis reculèrent. D’un geste celui-ci les invita à s’asseoir sur un canapé qui lui faisait face.
Seul Poniatovski resta debout. Sa présence, passant de l’un à l’autre, s’autorisant même à contourner le Président, offrit au cérémonial un peu de cette fraicheur qui amuse autant qu’elle inquiète.
« Allons à l’essentiel Monsieur le Ministre. Vous avez déjà vu Michel à plusieurs reprises, qui vous a fait part de mes instructions. Ces gens-là se conduisent comme des malappris, il convient d’y mettre un peu d’ordre. Je n’entends pas que l’on puisse dire que certains membres de ma majorité, fussent-ils du camp rallié, puissent se servir aussi impunément sans qu’il soit en haut lieu rien décidé. Si tel ou tel a fauté, il convient, j’insiste, de faire ce qu’il faut.
- Cela n’est que justice, ponctua Auguste.
- Et la Justice, c’est votre Ministère. Et donc il vous revient à vous, que j’ai nommé, d’agir.
- C’est que Monsieur le Président… On ne me laisse pas faire…
- Nous sommes au courant, l’interrompit Poniatovski. Ne vous occupez pas de Chirac, je m’en charge. Faites comme on vous dit, et ne soyez pas sensible aux jérémiades de quelques brebis galeuses chez vous. »
Le Président trahit un léger sourire.
« Je suis en charge de restaurer une image, car l’image, comme je le dis souvent, c’est le cœur. Et cette image, celle de la France, ce ne sont pas, comme le dit Michel, quelques … je ne trouve pas le mot… qui vont l’écorner. Faites, vous avez ma confiance. Voyez avec Michel, je ne tiens pas particulièrement à rentrer dans ces détails. A la place qui est la mienne, on ne se mêle pas de ça »
Pierre observa avec fascination l’homme qui parlait ainsi, comme au travers de lui-même et sans égard pour quiconque lui faisait face. Il y avait là une exceptionnelle distinction, et une autorité tellement naturelle qu’elle en devenait blessante malgré elle.
« Qu’en pensez-vous ? »
La question avait fusé. Le Président le regardait droit dans les yeux. Une table basse seulement les séparait.
« Qu’en pensez-vous, jeune homme ? »
Pierre sentit son pouls s’accélérer. Il ravala sa salive avant de répondre d’une voix intimidée.
« Les principes, Monsieur le Président. Rien que les principes. Tout le reste n’est qu’écume »
Le Président découvrit un sourire éclairé.
« La jeunesse ! La jeunesse, Michel, la jeunesse ! Voilà ! Voilà ce vers quoi nous allons, voilà ce que nous souhaitons incarner ! Quand on est jeune, on voit clair, on parle droit, cela sonne vrai. C’est exactement ça ! Monsieur le Ministre, vous me voyez enchanté »
Il se saisit d’une petite cloche et un huissier apparut.
« Faites-moi donc servir un thé », marmonna-t-il en maintenant son regard rivé au jeune homme qui lui faisait face.

« Nous avons besoin de jeunes gens comme vous, dans ce pays, poursuivit-il. De jeunes gens comme vous ».


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- Christophe Cros Houplon Writer

- SUNDANCE Christophe Cros Houplon

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