mardi 16 mai 2017

On sait quoi à 22 ans : trois fois rien !


Il n’aura guère fallu que trois mois tout au plus. Trois moins pour assister, le cœur désolé, à ce naufrage : le basculement d’un splendide tout jeune homme profondément amoureux, d’une finesse intellectuelle rare et d’une sensibilité sans pareille à son exact oppose. L’être provisoirement bouffé de l’intérieur par son personnage, au grand dam d’un sale petit mec incapable d’aimer, et qui en lui aimait, que dis-je adulait non l’être dont il ne savait rien, mais le personnage. Ce qu’il me dit au tout début : oui j’aime, il est tellement cynique ! Cynique ? Répondis-je. Mais il est tout l’inverse : le connais-tu seulement, ton ami ?

Lui fut immédiatement aux aguets : cet amour passion de son « meilleur ami » (les guillemets sont de circonstance) fut instantanément pour lui un danger. Un truc à faire cesser. Le faire-valoir, le sien, qui tombait amoureux et qui le délaissait : qu’il aime, qu’il vive en son absence de splendides moments, qu’il soit bouleversé de ça, de l’amour, ça lui fut tout bonnement insupportable. Et il n’eut de cesse, en lâche, par tous petits coups de canif, que de s’immiscer la dedans, dans cette intimité, pour la précipiter dans l’abime. Le faisant « à la créole », à la « ladilafé », tout en discrétion. Aidé par quelques-uns sans que ce soit nécessaire de se le dire, ceux-là qui dans ce milieu médiocre haïssent l’amour et l’avilissent, ceux-là à qui pour certains j’avais dit non, qui regardaient d’un œil agacé cet amour véritable qui se donnait à vivre sous leurs yeux,  ceux-là qui se délectèrent d’assister à ce naufrage, ceux-là, les lanceurs de cabales, ces cracheurs par en dessous, ces lapins crétins - je parle bien de ceux-là, les défoncés de l’aube, les abonnés aux plans glauques par applications interposées.

Ill remporta la bataille. Mais pas la guerre. Ces deux-là dont l’union n’a rien d’une amitié, cette union d’intérêts ou on se maintient vers le bas, la vie la fera imploser, j’en fais le pari. C’est juste un truc de gosses, de chérubins à maman. A la première épreuve, celui des deux qui est sincère tombera des nues quand il comprendra la véritable nature de son « pote ». Quand il verra alors pour reprendre ses propres mots il « regrettera ». A cet âge on est dans l’instant, le temps on ne maitrise pas. Le temps – la seule carte décisive que nous ayons en mains - il faut avoir atteint un certain âge et beaucoup d’expérience pour savoir composer avec sagement. Ça lui fera mal, mais ça le fera grandir pour de bon, quand il comprendra que les apparences des êtres sont trompeuses. Quand il verra le visage de « son » Bech.

Le changement je l’observai à compter de mon retour de Barcelone. Quelque chose avait changé en lui, qui se donnait à vivre, au travers d’un comportement subitement illisible. Double. A celui, magnifique, que j’avais quitté quelques jours avant, s’était ajouté en parallèle ce personnage, son antithèse. Dédaigneux, mal élevé, présomptueux et parfois méprisant. Le mot qui blesse, la gueule de six pieds de long quand tu l’invites au restaurant ou au théâtre, cette attitude qui consiste à t’ignorer quand tu es à ses côtés, à te demander de le laisser respirer comme si ta seule présence le dérangeait, puis de te reprendre quelques instants après comme on le fait avec un jouet. Un sale gosse, qui prend sans prévenir la place de celui d’avant, le jeune home amoureux, sensuel, complice, subtil et raffiné.

De là tout a lentement basculé. Trois mois pour vivre du dedans le naufrage. J’ai du dedans implosé progressivement : cette phase dite « normale » de sociabilisation d’un être auparavant très réservé et qui découvre sa popularité auprès d’êtres plus médiocres que lui se faisait à mon, a notre détriment. J’ai à un moment compris le sens et lui ai donc signifié : on arrête. Il a foncé à la maison et s’est écroulé en sanglots. Je n’ai pas eu la force de maintenir cette décision, il était trop jeune, il fallait que ce soit lui qui le fasse, pas moi. Avant mon départ en Grèce deux mois après je lui demandai les yeux dans les yeux, certain de ce qu’il allait enfin décider. Il n’en fut pas capable.

Je le revois les derniers temps : lui si fin devenu veule comme eux. Ces ricanements, ces vannes vulgaires, ces propos de comptoirs indignes de son intelligence. Comme eux, ça avait produit sur lui ce que ça produit sur à peu près tous les jeunes qui débarquent là-dedans, un abaissement. Je revois ces vieux mecs qu’il fréquentait avant notre amour : tous des ratés, des pleurnicheuses, cinquante piges et en paraissant dix de plus, facile de briller dans ces conditions, mais qu’apprend-on ?

Il est intelligent, et vrai au-dedans, et profond : ça lui passera, ça finira par lui passer. Cette voie sans amour n’est pas pour lui, lui qui y a plongé et fut un temps émerveillé et y a révélé son meilleur. Ça prendra le temps que ça prendra. Je ne puis le tenir responsable de la non éducation qu’il a reçue, cette mère qui l’adule et ce père absent. Je me souviens chez sa maman, la poussière … : il reproduit c’est tout. De repères moraux il n’a que ceux qu’on lui a légués, ceux d’un enfant gâté qui ne fait pas la différence entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.

Dans quelques mois il pénètrera dans la vie adulte : celle-ci lui apprendra. Durement j’imagine, sans le lui souhaiter. J’ai essayé de l’alerter et lui ai, sans doute maladroitement, prodigue d’excellents conseils qu’il a un à un rejetés. Tant pis, la graine est semée et j’aurai fait mon possible pour lui, par amour. Un père indique et laisse faire l’enfant. Si celui-ci tombe alors le père le relève. Je ne suis pas son père.

Il a menti, trompé, trahi, maculé son amour mais surtout il s’est craché dessus et abaissé lui-même, tout seul comme un grand : passage obligé pour la croissance, simple étape. Ça s’est vu et ça s’est su et ce fut amplement commenté, à d’autres comptoirs que les siens, et pas en bien, les mots furent très durs, j’ai tempéré. Cela à défaut de pouvoir se le dire il le sent au-dedans. Juger est stupide, il ne faut en rien le juger. Le temps fera son œuvre. Aimer c’est rester fidèle au meilleur de l’autre et ne pas s’arrêter au pire, aimer c’est ranger les dossiers et espérer. Il a beau fréquenter des crétins, il vaut et vaudra toujours bien mieux qu’eux. Lui est fait pour l’amour et pas eux. Il y reviendra, ce n’est qu’une question de temps. Car c’est quoi, 22 ans, dans une vie : trois fois rien…


A la rentrée, petit lapin, Pixar, Walt Disney et les noursons : fini. On ne se comporte pas identiquement envers un petit stagiaire et un tout jeune salarie, ça change du tout au tout. Là, tout ce qui n’aura pas été appris va être mis à nu, on ne peut tromper son monde en entreprise dans ces métiers là où la pression est constante, on ne peut tolérer ces expressions de repli et ces regards fuyants. Maman et les copains ne seront plus là. Et il faudra apprendre à obéir et à ne pas moufter quand un gros con t’engueule pour des prunes.




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