vendredi 19 mai 2017

ELLE en miroir : l'asservissement comme horizon


La soixantaine triomphante, le personnage joué par Isabelle Huppert dirige d’une main de fer dans un gant de velours une société d’édition de jeux vidéo ultra violents participant de manière délibérée à l’abrutissement des masses. Voir la dirigeante au regard de scalpel encourager ses équipes créatives à rendre plus gores certaines séquences d’un des jeux en question pose immédiatement le personnage : celle-ci incarne le Pouvoir, le pouvoir suprême, celui des tout-en haut à l’ego surpuissant. Qui, violées, font davantage que consentir : vont jusqu’à renverser la situation et de leur violeur faire une souris.

Ses cris lors de l’acte résonnent dans les murs de sa maison bourgeoise comme des hurlements de jouissance. Ainsi traquée la revoici traqueuse, sa seule et unique carte, celle-là qu’elle joue avec tout son entourage, son fils, décérébré, son ex-mari, falot quémandant une pige, son grotesque amant, qu’elle humilie en deux scènes, sa mère, toquée d’un gigolo grotesque. Jusqu’à sa meilleure amie, qu’elle cocufie. Il n’y a guère que son père, cet ancien tueur en série, sur le terrain duquel elle ne s’aventure guère qu’à sa mort – en prison – et qu’elle méprise comme elle se méprise au fond, tant il porte en lui sa racine à Elle.

Femme de mort, femme froide, femme surpuissante, cette Elle somptueusement interprétée par Isabelle Huppert est le miroir de « ou nous en sommes en France », et au-delà, en Occident. Le film devait initialement se faire aux Etats Unis, mais essuya tous les refus possibles et imaginables des stars américaines pressenties.

Le pouvoir c’est Elle et c’est CA. Une famille disloquée composée de marionnettes ridicules, un gout pour la perversité et la violence assumé, un esprit clinique qui intellectualise, anticipe et prévoit tous les coups aussi froidement qu’on commande des sushis au téléphone, un déni des origines ou l’on planque sous le tapis ses secrets inavoués d’essence criminelle. Et une véritable attirance pour la douleur et le vide, avec la manipulation des êtres et leur humiliation comme armes.

Entomologiste ricaneur des décadences occidentales depuis le début de sa carrière, le génial hollandais Paul Verhoeven se fond dans l’horizon France bien mieux que la totalité de nos cinéastes faisant ce qu’on nomme du cinéma bourgeois pour les bourgeois. Et tend à ceux-ci avec un humour entre Bunuel et Chabrol un miroir a peine déformant de qui ils sont. Bêtes pour la plupart, effrayants pour une petite minorité agissante. Et il le fait avec une subtilité rare et un sens consommé du suspens, réussissant mille scènes tout en tensions.

Elle c’est toi : viens, regarde, allez, semble-t-il nous murmurer en intertexte, tout en réussissant (comme dans la splendide séquence du diner de Noel) à nous faire hurler de rire. Sa manière de se gausser l’air de rien de la fatuité des êtres qui « se la jouent » et d’incarner sa vision par le biais d’une productrice de jeux animés en 3D gore est un régal.

Oui je te rends con, semble susurrer Elle, oui cela fait de moi quelqu’un de riche et de puissant. Oui je peux me donner à toi quelques instants, si je veux : tiens, dit-elle presque à son pathétique amant qu’elle vient de faire jouir, regarde ce qu’il en reste, dans ce kleenex que je jette.


Je suis Elle, Maitresse, du plaisir et des horloges. Je maitrise la carte du temps et compose la symphonie des sens. Si tu n’obéis pas, compte sur moi pour te faire entrer en mon triangle… C’est là que tout commence et c’est là que tout finit …


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