lundi 17 avril 2017

Melancholia


Ce n’est certainement pas le film le plus distrayant qu’il m’ait été donné de voir, mais c’est sans aucun doute l’œuvre la plus forte à mes yeux depuis le début de ce siècle.

Lars Von Trier est tout sauf un artiste consensuel. Son œuvre, qui peut donner le sentiment d’être chaotique, répond aux méandres d’un artiste authentique qui a compter de Breaking the Waves est parvenu à imposer son nom comme une marque sur le marché international. A compter de ce chef d’œuvre unanimement salué et qui a bouleversé aux quatre coins du globe, il a su imposer ses choix parfois contre ce que d’autres auraient pu définir comme ses intérêts. Allant dans des directions avant gardistes (Dogville) ou se risquant à des œuvres au contenu provocateur (Antechrist ou Nymphomaniac). Il « fait parler de lui », sait créer un scandale, attirer sur son nom des stars et leur imposer un cadre de travail tout à fait hors norme (Nicole Kidman dans Dogville). Quitte, comme ce fut le cas avec Bjork, à défrayer la chronique en s’affrontant directement avec son actrice par médias interposés.

Sorti en 2011 après sa présentation à Cannes d’où il repartit étrangement bredouille (sauf un prix d’interprétation), Melancholia est l’œuvre d’un poète qui, tel Baudelaire et Rimbault, traduit au cœur de son œuvre cette « melancholia » ou « bile », ici représentée par une planète éponyme (Melancholia donc) censée percuter la planète Terre.

Son héroïne blonde (Kirsten Dunst), telle le poète, est prise de cette bile, ce noir cafard qui la submerge tandis qu’on la prépare telle une oie blanche en robe de mariée à une vie toute tracée. Cernée d’êtres foncièrement rationnels et raisonnables, appartenant à un milieu aisé ayant pour elle dès sa naissance décidé du cadre dans lequel elle devait évoluer, elle n’a de cesse, pendant la première moitié du film, celle de la cérémonie de mariage, de sortir du cadre, de quitter sa place, de faire exploser les convenances qui l'emprisonnent. Même la limousine au tout début qui la conduit telle une princesse dans le château des noces ne peut emprunter le sentier et doit s’y reprendre par trois fois pour réussir un virage. La vie à laquelle elle est promise et devant laquelle sa mère ricane est si désespérante qu’elle créée chez cette héroïne hyper sensible un véritable bouleversement intérieur.

Lequel va peu à peu gangrener au-delà de la cérémonie en elle-même (et qui s’achèvera par le départ du marié répudié), tout l’univers.

Faire le lien, oser faire le lien en un raccourci majestueux, entre le refus des convenances, la dépression la plus noire et la fin du Monde : voilà le sujet brulant d’actualité de ce film inouï qui des années après marque encore le spectateur que je suis, et pas pour que des raisons d’ordre esthétique.

Des images demeurent, des années plus tard, vibrantes. Une pluie d’oiseaux morts sur la neige. Un immense étalon noir aux sabots empêtrés dans la boue et qui se débat. Une mariée à la robe immaculée attrapée par les racines d’arbres immenses et qui retiennent sa fuite. Un petit abri fait de trois bouts de bois sous lequel les deux sœurs et un petit garçon s’abritent, tandis que la planète Melancholia s’approche à toute vitesse de la Terre.
Tant d’autres …

Chef d’orchestre de la cérémonie de mariage de sa blonde sœur, l’hyper-conventionnelle Charlotte Gainsbourg (qui n’a de cesse de venir la faire rentrer dans le cadre lors de la noce) va progressivement sombrer dans le désarroi puis la frayeur dans la seconde partie du film, tandis que s’approche cette Melancholia pouvant sonner la fin de son monde. Perdant pied, livrée à l’abandon de son époux qui se suicidera quand il comprendra l’inéluctabilité de la collusion des astres, elle sera alors « prise en mains » par sa dépressive sœur, soudain apaisée par sa clairvoyance.

Pour cette dernière la fin du monde et la fin de ce monde dont elle ne voulait point coïncident, et l’apocalypse advenant est accueilli dans le plus paisible consentement. Tenant la main de son neveu et de sa sœur en larmes, elle s’évanouira sur un sourire.

Loin de fixer quelque interprétation le film pose toutes les questions sans en résoudre aucune. Cette apocalypse est-elle l’œuvre réelle et/ou imaginaire d’une jeune femme dépressive ? Son souhait ? Est-ce (au-delà de l’œuvre de l’imaginaire de son héroïne) celui de l’auteur ? S’agit-il d’une mise en garde, d’une vision, d’un délire pur, d’une simple extrapolation à partir d’un état dépressif personnel ? Qu’a-t-il vu au fond du trou, notre Lars ?


Laissant toutes le portes ouvertes il nous place, nous spectateurs, face à notre propre inconscient et face à nos peurs les plus enfouies, libres d’accueillir la collision glacés d’effroi et en larmes comme Charlotte ou consentants et médusés par tant de poésie. Et transportés par la musique de Wagner, cette ouverture somptueuse, magistrale, incandescente de Tristan et Iseult – un autre poète lui aussi en son temps annonciateur de la fin d’un monde…


Aucun commentaire:

Publier un commentaire