mercredi 12 avril 2017

Le cou du girafon dans la gueule du Lion (un conte russe)


“Quand tous s’agitent, le russe médite”.

Ce vieux proverbe devrait nous renseigner sur les motifs profonds expliquant l’apparent silence de Poutine face aux récentes provocations occidentales. Tant à propos des avancées de troupes et de missiles à ses frontières, que des frappes déclenchées sur le sol syrien – dont son « partenaire » américain, soucieux de montrer ses muscles, l’avait auparavant informé.

Cet hiver fut celui de toutes les provocations. Déchainement d’accusations sans preuves de manipulation d’élections par hacking (une spécialité de toutes les grandes puissances dont n’est sans doute pas innocent le russe, mais à propos desquelles le grand maitre, comme l’ont démontrés les documents publiés par Wikileaks, demeure la CIA). Accusations unilatérales de bombardement de populations civiles syriennes dans le cadre d’un conflit ou distinction entre bombes sales et bombes propres fut systématiquement faite au grand dam de la filière locale de l’Etat Islamique. Campagnes médiatiques pilonnées à toutes les sauces à grand renfort de diabolisation. Mise à l’index de tout individu osant à découvert non pas proférer quelque sympathie pour l’homme Poutine ou son régime mais simplement déclarer indispensable de dialoguer de puissance à puissance - comme si le fait de serrer une main vous envoyait directement aux enfers.

Cet hiver fut le crépuscule de la raison, et envoya valdinguer dans le décor toute mesure au profit d’un tapis de propagande aux relents moralisateurs plus déchainés que jamais.

Face à ce rouleau compresseur, fidèle à sa réputation, le Lion russe fit preuve d’un extrême sang-froid, se gardant bien de sortir les crocs et de distribuer des coups de pattes à tous ces animaux sur agités. Lorsqu’il fait froid en Sibérie ou au Kremlin, il s’agit avant tout de rester au chaud, de préserver ses forces.

L’arrivée du printemps et des premiers rayons de soleil sortirent de la torpeur ces animaux excités et leur offrit à nouveau cette illusion d’une surpuissance qu’à chaque printemps ils ressentaient.

Réchauffés, ils retrouvèrent l’humeur belliqueuse qu’ils avaient laissée sur le perron de leur demeure à l’arrivée des jours de froid et se lancèrent une nouvelle fois en meute en direction de la tanière du Roi des animaux.

Usant des mêmes ficelles que les saisons précédentes ils s’approchèrent en nombre, lancèrent leurs crachats en le fixant droit dans les yeux et s’étonnèrent de le voir immobile, pas même gêné en apparence par ces quelques mouches s’acharnant sur son museau.

Quelque hyène s’avança alors et, ouvrant grand sa gueule, poussa d’effrayants cris censés provoquer le réveil du majestueux félin.

Celui-ci ne bougea point.

Quelque ourson, accompagné d’un girafon, vint alors tout près cogner son museau en ricanant. Ceux-ci avaient passé quelques mois confortablement lovés contre le giron maternel à se morfondre, et le retour des beaux jours leur avait apporté cette illusion retrouvée d’une force intérieure.

Surpris voire déçus de voir leurs provocations sans effet sur la bête, tous deux se retournèrent et ameutèrent à grand renfort de braillements leurs congénères à quatre pattes, ceux-là avec lesquels ils avaient tant et tant ricané les saisons précédentes.

«  Allez venez, fit l’immature ourson en brandissant son pot de miel comme un trophée. La bête est morte ou presque, pas un poil n’a bougé tandis que je le maculais de mes crachats ».

Il n’eut pas le temps de faire un pas quand il surprit le rugissement. Et, saisi d’effroi et se retournant en tremblant, vit, yeux écarquillés d’horreur, la tête du girafon prise entre les crocs du lion.


Lequel, avant de les serrer, le fixait étrangement.


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