lundi 24 avril 2017

La bella famiglia


C’est une famille, une tribu, un clan, soudé, incroyablement soudé, et accueillant, comme j’en aurai rarement vu, jamais sans doute à ce point. Une famille à l’italienne, ou la mère a d’ailleurs ses racines. Et où, telle une Sophia L., une Claudia C., une Gina L. elle ouvre en même temps que la lourde porte ses bras sur celui qui entre en sa belle demeure. Puis se retirant en sa cuisine, elle laisse à pas feutres s’avancer Il Padre, l’air bonhomme et rigolard, souvent en chaussons, la chemise quelque peu froissée et la mine caustique. Elle lui laisse la place sans y perdre son rang, car en cette belle maisonnée ou les chats sont les bienvenus, elle occupe discrètement la place de celle qui en dépit des apparences porte comme on dit la culotte.

L’appartement, spacieux, avec ses hauts plafonds, regorge de ces trésors que cette formidable mère a chinés dans toute la France au fil des ans. Car elle nourrit pour chaque chose, un peu comme le ferait un personnage d’un roman de Jane Austen, un gout plus que prononcé pour le « ·plus que beau ». Tout donc, en cet espace ouvert, regorge de beauté, jusqu’au plus petit objet pose négligemment sur la commode de la salle à manger. Dieu se niche dans les détails, jusqu’à la qualité de l’huile dont elle arrosera de quelques gouttes la salade et qu’elle sera allée dénicher à l’autre bout de la capitale.

Les repas sont comme les lieux : généreux et d’une perfection rassurante. On se sent libre autour de cette grand table de poser ses coudes sur la table, de sortir à un moment fumer sur le balcon. Les règles sont là mais ouvertes, elles n’emprisonnent pas. La parole, libre, fait se court-circuiter les locuteurs dans un grand désordre organisé qui fait parfois penser à la circulation dans les rues de Naples. Ca roule en tous sens mais on ne dénote point ou rarement d’accident. L’éducation ici est synonyme de bienséance et non de conformisme. Un hôte ainsi se sent plus que bienvenu : pour un temps traité comme ceux d’ici.

Les enfants – au nombre de quatre -, tous des amoureux de la vie, ont pris de leurs radieux parents les qualités et se différencient fort. Tels des chats ils tachent parfois en une comédie des apparences de tirer à soi la couverture, ce que certains parviennent mieux à faire que d’autres mais sans jamais se manquer de respect. On est dans la douce vanne, la petite morsure et le petit coup de patte. L’ainé, en tant qu’ainé, trône. La seconde peine à finir ses phrases et s’en va souvent en cuisine aider sa mère. La troisième affirme et rit à gorge déployée. Le petit dernier, tout en longueur et amples mouvements, est ici comme sur scène et aligne les drôleries irrésistibles.

Ils s’aiment ces quatre-là, et Dieu qu’ils sont aimés et aimables. Il y a de l’éthique et de l’éducation, beaucoup de savoir vivre, et un appétit insatiable pour la vie, les moments de groupe joyeux et les belles choses.

En famille (ainsi l’ai-je senti) il est des choses qu’on tait et dont on ne parle pas. Quand d’aventure le sort crée un changement, la tribu se rassemble et ouvre ses bras à celui ou celle qui a connu un accident de la vie. On ne se `plaint ni ne se morfond mais on agit et on accueille l’oiseau tombé du nid un temps - d’ailleurs il y a une chambre pour ça.

Pour moi qui suis enfant d’une famille harmonieuse ayant commencé à imploser à l’adolescence et qui donc ai fui ces tablées susceptibles de reprendre ce qu’elles avaient donné, qui ai aussi passé des décennies à fuir Noel et les soirées d’anniversaire en famille, ce fut une bénédiction que d’être un temps accueilli ainsi en si belle compagnie. Et de les voir, tous, aussi beaux et soudés ensemble sans que jamais un nuage n’apparaisse au-dessus de leur tête. Sans envier jamais, je pus ainsi me réconcilier intérieurement avec ces lignées qu’avant eux je tenais à distance sans distinction aucune - selon le bon adage « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ».


En ma douce et paisible retraite de l’autre côté de l’océan, combien de fois je me surprends à faire revenir ces visages et au-delà certains moments. Et de sourire à la pensée d’un souvenir vivace ou le cœur fait renaitre avec douceur un de ces petits rien en leur compagnie qui font ce qu’on nomme le « suc de la vie ».




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