mercredi 22 mars 2017

Familles je ne vous hais point


Les œuvres de Balzac et Mauriac, certains films de Visconti ou de Chabrol, la connaissance de l’histoire du XIXe siècle dans certains pays ou la révolution industrielle, survenant après des siècles de christianisme, créait de fait de nouvelles couches de la bourgeoisie, nous donnent de nombreux exemples de ce que peut être, en tant qu’enchainement comme dans sa réalité la plus brute, la « famille » dans un monde matérialiste.

Je parle bien de la famille de nos sociétés modernes, celle qui s’élève ou s’est élevée de la souche paysanne vers la petite bourgeoisie, comme de celle qui de la petite bourgeoisie commerçante s’est hissée vers la moyenne. Je parle bien de ce creuset de conformismes tendu comme un arc par un objectif qui va bien au-delà de la simple survie du groupe ou de la perpétuation du même : le corps social consanguin qui comme un seul se tend vers la marche supérieure et crée en son sein les modes et les codes pour parvenir à faire perdurer cette ascension jusqu’à créer, plus qu’un état de fait, l’illusion d’un ordre naturel.

Je parle bien de cela, de ces familles que je connais bien, très bien, depuis toujours tant la mienne, une de ses branches du moins, a épousé sur deux voire trois générations successives ce mouvement ascendant, passant en moins de cinquante années d’une sombre remise campagnarde au milieu d’un tas de foins à une splendide maison bourgeoise exposée au cœur d’une commune de nantis.

L’accélération fut si brusque et l’ascension si réussie qu’il conviendrait presque, dans le cas qui m’occupe, de parler de consécration. On touche ici dans une société matérialiste ou la réussite se mesure à la pierre à un cas d’école. Il ne fallut guère que deux hommes, un père né juste avant la guerre de 14 et son fils aine né au tout commencement de la seconde guerre mondiale, et d’une épouse faussement effacée ayant placé en son ainé tous ses espoirs d’ascension sociale pour réussir en quelques coups de dés ce prodige.

Fortune fut faite, pierre achetée, famille consolidée, portefeuille accumulé, réputation et carrière constituées. En quoi : quelques décennies. Trois fois rien. L’ambition fut l’essence, la ténacité le moteur.

Maintenir à flot ce pouvoir de la lignée nouvelle, tenir les rênes de l’histoire officielle, transmettre les cordons de la bourse en ne laissant rien exfiltrer ni de ce qui fut accumulé, ni de ce qui fut sacrifié pour y parvenir, tout en iconographiant quelques épisodes clefs : tels sont quelques-uns des principes de base de cette survivance familiale que nous enseigne Balzac dans certains de ses plus cruels romans. Toute survivance d’un corps homogène se fait toujours au détriment de quelque membre ou de quelque vérité. C’est le prix à payer, et il n’y a pas forcement matière à perversion.

Certains s’arrogeront donc le pouvoir que d’autres leur abandonneront, et tels les vainqueurs d’un combat épique, imposeront la chanson de geste. Des prix seront distribués, des excommunications prononcées sous cape à l’encontre de récalcitrants. Quiconque quittera la lignée de son fait ou de la sienne se verra recouvert d’opprobre un temps, c’est le prix à payer pour la tranquillité du corps social, la réputation prévaut à tout dès lors qu’on s’est hissé de l’inconnu au remarqué. Divorces et enterrements donneront lieu à de sourds règlements de comptes que les ans effaceront au fil du temps. Car en ces familles ou la consanguinité vaut moins que l’aveugle assentiment à la parole officielle, la mémoire, comme la parole libre, sont des fléaux dont on se protège comme d’une mouche quelque peu insistante. L’air de rien, non sans gêne ni agacement.

La longue quête de liberté qui fut et demeure mienne m’a conduit à danser sur ce fil du rasoir jusqu’à parvenir à ne m’y point couper. Rester fidèle aux êtres qui la composent, à chacun d’entre eux, à leur meilleur, tout en rompant progressivement avec la lignée dans ce qu’elle entretient comme malgré elle de mortifère. Cette désespérante tentative de contrôle dont elle ne peut jusqu’à l’agonie se départir...


Il faut pour s’affranchir ne pas hésiter à jeter l’héritage à la rivière, s’il s’avère à l’usage que celui-ci contient quelque poison propice à inoculer ce cancer propre à grandir en soi jusqu’à gangrener tout le corps. Nous ne sommes pas en vie pour simplement perpétrer ou faire fructifier jusqu’à ce sacrifice quelque peu grotesque qui consiste à crever la gueule ouverte dans une chambre d’hôpital au milieu des siens. 

Mais bien, tel est mon avis, pour apprendre à nous défaire de nos chaines, à nous élever, et grâce à notre envol nous permettre la haut, bien au-dessus des nuages, de convier nos pères, mères, sœurs, frères, tantes, oncles, cousins, aïeuls, à prendre un grand bol d’air.


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