lundi 27 mars 2017

Du balai les cornichons !

J’avais un prof de français autrefois, un homme fabuleux qui a posé les bases de celui que je suis devenu, sur le plan intellectuel je veux dire. C’était en classe de seconde, j’avais alors 16 ans et végétais mon ennui dans ce collège pour fils de nantis ou on nous éduquait sans penser une seconde a nous élever. Quand je dis : éduquer, je pourrais dire : dresser. Faire de ces gosses de riches des riches, nous mettre dans le moule, faire de nous des patrons, des chefs, des colonels, bref : des rats a la tête d’autres rats, tout juste bons a une vie grassement payée à ne pas faire grand-chose que ce qu’on leur aura appris.

Ce prof avait pour mission de nous enseigner ce qu’était une dissertation, et à nous apprendre à le faire. C’est-à-dire quand on y songe à réfléchir. Car apprendre à disserter est bien, dans le cursus scolaire, quasiment le seul exercice, sinon le seul, ou penser est l’alpha et l’oméga. Il ne s’agit nullement de recracher ce qu’on a appris ou de l’appliquer mais bien à partir d’un fatras de connaissances et de lectures d’organiser une pensée.

Ce qu’il nous apprit ce jour je pense avoir été un des seuls sinon le seul à l’entendre. Il nous dit en substance : comme vous ne savez pas, je vais donc vous imposer un cadre. Vous allez donc à partir de ce « rien » apprendre comme vous savez si bien le faire à entrer dans ce cadre et le respecter comme on ôte son chapeau devant une autorité. Puis quand à force de vous y être conformés vous vous y sentirez à l’aise, je vous laisserai gentiment en faire exploser un à un les barreaux.

Incroyable enseignement ! Allez dire ça à ces managers de la pensée Powerpoint qui n’ont pas leur pareil pour simplifier le complexe et le faire entrer dans les cases étroites de leur conception sur-contrôlante du monde ! Eux font appliquer l’inverse : la forme prime sur le fond, la forme assèche le fond, la forme est tout, et tout se résume à une équation dans laquelle la pensée se dissout. Voilà le monde tel qu’ils nous le vendent, et nos politiques, nos banquiers et nos philosophes de pacotille acquiescent en appliquant les mêmes règles. Surtout ne sors pas du cadre ou tu n’auras pas ton su-sucre : voilà à quoi ils nous entrainent, ces dresseurs, à ne plus savoir penser, à force de tourner et retourner dans leur aquarium.

Il n’y a pas plus pauvre intellectuellement que la novlangue des pseudos-entrepreneurs qui ne sont en réalité que des gestionnaires de portefeuille et des financiers. Ouvrez un best seller de Management, ouvrez-le au hasard et lisez n’importe quel paragraphe : c’est intellectuellement affligeant, d’une vacuité à bouffer du foin, des concepts taillés à la serpe habillant des clichés et des affirmations à l’impératif 2e personne du pluriel, le tout sur fond de citations de figurants liftés de Starship Troopers. Un sommet de bêtise écrit avec une police de caractère taille 16 par un gugusse en costard qui émarge a 500 000 balles par an, qui vend sa daube 25 euros et propose en plus des conférences. 

Dans cet univers du contrôle ou Excel a pris le pouvoir, penser est l’ennemi, la chose à empêcher, le truc qui tue, le virus à exterminer coute que coute. Vous avez vu comme moi la propension des grands patrons à répondre a côté de la question posée ? Leur sourire Pepsodent qui se fracture quand ils se font titiller sur le petit mensonge de la page 47 du rapport d’activité ? Les mecs ont les powerpoint dans le disque dur interne, pas question de dévier d’un texte que leur prompteur projette, sinon la dir’comm’ (une quadra sous Tranxenne) débarque avec son fulgur-au-poing et fait exfiltrer le grand homme dans les entresols. Pas question d’être pris sur le vif, on a des sociétés de sécurité pour ça, des communicants, des cellules de crise et des EURO RSCG en veux-tu-en-voilà.

Ça se fissure quand même – vous ne trouvez pas ? Ça commence à sérieusement prendre l’eau leur truc non ? Les mecs, s’ils ont équipé leurs dix résidences de portails électrifiés, de chiens méchants, de tireurs d’élite et de caméras de surveillance, c’est bien que quelque part ils se sentent un peu en danger… Ils doivent flairer le sang, renifler l’entarteur dans les renfoncements de couloirs. Autour d’eux il y a comme un parfum de rejet, les gens font semblant d’applaudir quand ils sont filmés mais ils se bouchent le nez et crachent leur bile sur la toile en utilisant des pseudos.

Ce qu'ils veulent faire de nous c'est nous transformer tous en techniciens de surface ubérisés, et pouvoir partir a St Barth vendredi à 13 heures avec leur vieille peau et les deux rejetons. On a commence à comprendre leurs astuces, aux cornichons, et à le faire savoir. Ca commence à trembler chez les nantis ces temps-ci, leurs assemblees ne sont plus de grand messes silencieuses, les petits vieux commencent à cracher sur la moquette et à vomir les petits fours.

C’est qu’à force de s’être exercés à l’art de disserter ils auraient envie à leur tour de faire exploser le cadre ?




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