dimanche 19 février 2017

Lapins crétins


Molière avait ses précieuses ridicules. Mitterrand ses “pauvres” (ainsi qualifiait-il cinglant ces journalistes attachés à ses basques comme des moules au rocher qui scribouillaient des pamphlets censés le décrypter tout en lui nuisant). Quant à moi j’ai mes lapins crétins.

Comme Molière et Mitterrand, j’ai une affection certaine envers mes petits bouffeurs de carottes. Pour les avoir de près fréquentés, je connais bien leurs travers. A peine tu leur donnes la carotte tant convoitée qu’ils te mordent l’index. Déposer leurs petites crottes toutes rondes dans ton pré-carré fait partie de leurs habitudes. Ils le sentent instinctivement, ta capacité à ne pas rester enfermer dans leur clapier pour finir en civet les renvoyant à leur condition, ils ne peuvent en définitive faire que ça, manger la carotte que tu leur tends au travers des barreaux de la cage, mordre le doigt nourrisseur et faire ses besoins dans ton lit. 

Comment leur en vouloir, à ces lapins crétins condamnés à boire du mauvais malt sur un bout de trottoir en proie aux courants d’air, le museau dressé vers le petit écran qui leur tient lieu de cervelle. Ils ont beau en meute se rassurer en se serrant les arrière-trains, il n’empêche : combien d’entre eux s’éveillent la mine éclatée chaque dimanche vers seize heures après que d’avoir trop gobé, après ces agapes où ôter sa fourrure pour ne se faire finalement point fourrer (ou si mal), avec au ventre ce sentiment de creux, métro boulot gobo dodo. Il y a de quoi quand on y songe se montrer magnanime.

Si d’aventure un jour je revenais au clapier, nul doute que je les retrouverais non pas inchangés à la chaîne de leurs destins de rongeurs, mais certainement abîmés que d’avoir, tel le lièvre de La Fontaine, trop gambadé dans un pré délimité par des clôtures infranchissables. Leurs quenottes hier acérées se seront lors tant et tant usées qu’elles pourront à peine ronger leur frein. Il se pourrait lors que, pris par une forme de tendre et cynique sympathie, je me hasarde à m’avancer vers eux, sourire aux lèvres, comme si de rien n’avait jamais été. 

Puisque rien en définitive ne fut jamais.

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