samedi 25 février 2017

Décadence de Michel Onfray : une oeuvre majeure


Je viens d’achever le dernier ouvrage (un pavé) de Michel Onfray, Décadence, qui traite de la fin de la civilisation occidentale judéo chrétienne après deux mille ans de règne sur le monde occidental. Dont la conclusion pourrait être : « Puisque nous sombrons, faisons-le avec élégance ». Un ouvrage passionnant, à mon sens essentiel pour qui veut faire l’effort de comprendre le monde dans lequel nous sommes, d’où il vient et où il va.

Nul doute que cet œuvre d’un de nos plus grands penseurs français contemporains est marquée par le pessimisme de l’auteur, dont l’histoire personnelle interfère sans doute avec le fond de sa pensée. Pour autant, celle-ci s’appuie sur une érudition et une réflexion tellement puissantes qu’il me semble tout à fait impossible, sauf à être de mauvaise foi, de balayer tout cela d’un revers de main méprisant.

J’ai envers l’auteur un sentiment contrasté. Le penseur m’intéresse au plus haut point. Philosophe et historien, il est également (ça nous nous en sommes tous rendus compte) polémiste, à la fois en dehors et dans le système, fasciné par ce dernier qui lui taille régulièrement des croupières et ne peut l’empêcher de l’inviter dans la lucarne, et par ailleurs en absolue rébellion par rapport à ses codes. Un peu comme Emmanuel Todd, avec un style différent. Son œuvre, colossale, a le mérite de rendre ses lecteurs et auditeurs plus intelligents, de tâcher de les forcer à remettre en cause ce qu’ils savent ou croient savoir, à interroger la surface des choses pour aller piocher dans l’histoire de la pensée et l’histoire tout court. Sa violente diatribe un peu répétitive contre Freud m’avait à l’époque hautement intéressé, tant ce dernier constitue de nos jours une statue du commandeur avec sa secte, utilisée de manière mercantile et manipulatoire par les plus grandes firmes pour arriver à leurs fins.

Pour autant, j’ai des réserves sur l’homme, sur son attirance envers ce qui brille, sur son incapacité relative à parfois prendre de la hauteur par rapport à certains de ses contradicteurs de niveau inférieur sur le plan intellectuel. Comme s’il y avait en lui une irrémédiable envie d’être reconnu de tous, y compris de ses détracteurs. J’y ai vu (sans pour autant rejeter ou minimiser le penseur philosophe) comme une résurgence de l’enfant qu'il fut placé à l’Assistance Publique, qui ne peut faire autrement que s’imposer en haussant le ton parce qu’à la base il y a une humiliation originelle de laquelle tout découle et qui ne fut point transcendée jusqu’à son terme.

Décadence ne peut à mon sens être lu et compris sans à un moment avoir à l’esprit ce prisme. Qui peut éventuellement se révéler à la marge quelque peu déformant.
Le livre donc décortique historiquement la naissance puis la décadence de la civilisation judéo-chrétienne et postule son effondrement probable au profit d’un islam radicalisé et conquérant. 

Des occidentaux actuels il tresse un portrait d’ensemble peu amène et pour autant difficile à nier : atomisés, individualistes, sans boussole spirituelle et donc fragiles. En face, des armées galvanisées prêtes à mourir pour l’avènement de leur prophète, d’une force intérieure impossible à décimer. 

Allant creuser dans les évènements historiques, il rappelle comment notre civilisation a il y a deux mille ans pris le pouvoir sur la précédente en imposant le monothéisme par la force, rappelle les résistances des peuples non judéo chrétiens, zoome sur les périodes des croisades et de l’inquisition, s’en va faire un tour vers la révolution française, première anicroche dans la « force occidentale » (le ciment de la foi ayant été brisé…), dans mai 68 etc… Il fait donc un lien entre les conquêtes libertaires collectives et individuelles et la perte de force en tant que collectif et en tant que civilisation (par rapport à une autre, s’entend), le tout avec le regard d’un athée qui prend l’histoire de Jésus pour une fiction. Le « manque » ou l’absence de foi débouche donc sur un délitement au profit d’un conquérant à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Ce n’est pas d’une folle gaité, le pessimisme de l’auteur, distancié dans son expression, y trouve là comme un aboutissement logique. 

On referme l’ouvrage en se disant : regardons la lune, pas le doigt, et s’il avait raison ?

Au fond aurais-je envie de conclure : est-ce si important, qu’il ait tort ou raison quant à la « prédiction » annoncée – c’est-à-dire la direction inéluctable qu’il indique, pas seulement la décadence, pas seulement le déclin, mais l’extinction même de cette civilisation qui est la nôtre ? Ce qui importe davantage il me semble c’est que par la force de sa pensée il conduise le lecteur à s’interroger en s’impliquant émotionnellement et intellectuellement, en fonction de ses propres clefs de lecture, sur le monde tel qu’il est ? C’est là un des rôles majeurs que nous attendons (que j’attends) des penseurs et des artistes : qu’ils m’éclairent sans m’imposer leur vision. Pour qu’à compter de leurs travaux je puisse à leur suite créer ou enrichir ma propre réflexion. 

En cela Décadence a entièrement rempli sa mission. Et c’est ce qui en fait à mon sens un livre majeur.



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