dimanche 29 janvier 2017

Identité


Se choisir comme nom d’écrivain son propre nom tel que défini sur une pièce d’identité auquel est accolé le nom de famille de sa mère n’a rien du hasard. Ce n’est pas parce que nous vivons dans un monde régi par les lois du patriarcat que nous devons oublier que notre identité, c’est à dire nos fondations, doivent, quels que soit notre histoire personnelle, notre relation à l’un et à l’autre et notre avis du moment, doit autant à l’un qu’à l’autre.

Nous sommes le fruit de deux êtres qui nous ont donné vie, auxquels nous devons tout autant. Pour ce qu’ils nous ont donné à l’origine (la vie) et depuis.

Dans le monde animal, les choses sont fort simples. Il y a accouplement entre le mâle et la femelle puis reproduction. Dans la plupart des cas il revient à la mère d’élever, c’est-à-dire de nourrir et de protéger. Le père, dans certaines races, intervient pour compléter. Dans d’autres races, il se contente de donner la vie, et est parfois chassé ensuite par la mère. Phénomène que l’on peut par ailleurs observer dans certaines cellules familiales humaines. Dans les deux cas, la procréation a bien lieu, ainsi que l’apport par l’un ou l’autre de ce qu’il faut pour que le petit dispose des armes nécessaires pour poursuivre sa vie.

Dans une société où la cellule familiale a éclaté (un phénomène extrêmement récent dans l’histoire des civilisations), la séparation des parents étant devenu au moins aussi commune que leur perpétuation en tant que couple, l’enfant, de fait, s’est retrouvé le plus souvent placé sur le devant par le parent restant à domicile. Le concept d’enfant roi, la civilisation où le jeune est posé comme le centre et l’exemple sont des phénomènes récents, nés en Occident, et qui s’inscrivent en faux par rapport à la totalité des histoires de l’humanité toutes civilisations confondues. Elles sont pour autant une étape évidente dans la conquête de liberté individuelle née des années 68 et suivantes, ces années où l’on entreprit de découvrir la liberté individuelle et l’égalité des sexes – chemins plus que respectables en soi et qui conduisirent à mon avis à autant de magnifiques expériences que d’impasses. L’une des conséquences de 68 ayant été la création par la caste dirigeante issue de cette génération-là de l’ultra-capitalisme qui nous dirige et nous formate, et la reddition sans conditions d’un nombre incroyable de ces anciens manifestants libertaires, aujourd’hui à la tête de bien des entreprises, médias et organes de pouvoir dominants, accrochés comme des gales à leurs maroquins.

Je fis, de mon côté, sans en tirer de loi générale, une expérience particulière de cet appel sociétal dans lequel je fus né. Mes deux parents, dont le mariage fut le fruit de l’amour, furent fiancés quatre ans avant que de « commettre l’acte ». Je fus conçu le soir de leur mariage, ou peu de temps après, je crois que ce fut le soir même du mariage. Fus donc l’aîné. Et (vu l’attente engendrée avant ma conception) fruit de l’amour. Je vécus une enfance dorée dans un paradis. Celui-ci se lézarda morceau par morceau à l’âge de mon adolescence. La désagrégation du bonheur de mes parents et du magnifique couple qu’ils avaient créé – cette lente désagrégation a duré plus de huit années qui correspondirent à ces années où se forgent les choix de l’existence.

Ce fut dans ce creuset où j’étais en construction que les présences et apports paternels et maternels se montrèrent défaillantes. Et ce fut grâce à cela que je pus commencer avec bien des difficultés dans les premières années à chercher en moi-même ce que je voulais faire de cette vie qu’ils m’avaient donné.

Mes choix, balbutiants et au commencement fruits de refus des leurs, furent au début et par l’un et par l’autre récusés. Cela m’offrit du fait de la rébellion que je dus leur opposer une force que je n’aurais jamais pu développer sans cela. Quand apparurent des années plus tard les premiers résultats positifs nés de ces choix, l’un et l’autre surent à un moment, avec leurs mots, acquiescer à ce qu’ils avaient récusé et apporter cette nécessaire reconnaissance qui opéra comme un ciment sur un mur déjà construit.

Je compris plus tard que, n’ayant eu d’autre choix que de suivre ma voie, je m’étais finalement montré fidèle à la lettre de chacune des deux lignées dont mes deux parents étaient eux mêmes les enfants, tout en ayant conservé le meilleur de ce que l’un et l’autre m’avaient apporté et enseigné.

Du côté de mon père, le pragmatisme paysan de son père et la foi de sa mère, mes grands parents paternels. Et le sens des affaires, l’optimisme forcené, l’indifférence à l’avis d’autrui, la confiance en soi irréductible du père.

Du côté de ma mère, l’obstination en toute circonstance, le refus de plier le genou y compris dans les moments les plus extrêmes, une sensibilité artistique prononcée, et un absolu refus des convenances dès lors que celles ci entraient en collision avec sa propre liberté. Du côté de ses parents, mes grands parents maternels que j’ai à peine connus, tous deux héros de la résistance de la première heure  médaillés : eh bien cela, l’esprit de résistance. Y compris dans les cas extrêmes.

Je ne sais ce vers quoi ce cocktail aboutira – je veux dire in fine. Je sais simplement que je m’essaie dans mon quotidien, à un âge où trouver la sérénité et le point d’équilibre sont devenus la seule chose nécessaire, car à la cinquantaine on se connaît bien et on s’accepte tel qu’on est – que je m’essaie à trouver ce point d’équilibre en ce que je dois à l’un et à l’autre de ces deux noms, ces deux branches auxquelles je serai toujours rattachées, tout en cultivant ma petite musique qui n’est pas la leur et m’est propre. J’ai été, et j’en sais gré à mes deux parents, le contraire d’un enfant roi pourri gâté adulé, et ai su de chaque épreuve tirer des enseignements utiles et surtout de la force. L’amour que j’ai reçu m’a autant apporté que celui qui m’aura été à tel ou tel moment refusé. C’est, selon l’expérience qui est mienne, la limite évidente d’une société purement libertaire : on désarme ceux qu’on aime à trop les aimer pour soi-même et ce qu’ils vous apportent, et on aide bien mieux sa progéniture en sachant parfois lui opposer son bon vouloir, ne serait-ce que pour lui apprendre à construire sa liberté pied à pied. Car les cages les plus aliénantes desquelles nous devons, adultes, apprendre à nous défaire, ne sont aucunement celles où les autres cherchent à nous entraîner, mais celles que par jeu de négligences nous avons nous-mêmes construites.

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